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Robert Douglas, le père du basketball afro-américain : l’itinéraire de Smiling Bob, des Caraïbes au Hall of Fame

Robert Douglas, le père du basketball afro-américain

Robert Douglas est reconnu pour son rôle au sein des New York Renaissance dont il était le propriétaire. Mais son œuvre est bien plus large, au point d’être considéré comme « le père du basketball afro-américain ».

Source image : Youtube, trailer de "On the Shoulders of Giants"

Dans l’arbre généalogique du basketball afro-américain, Edwin B. Henderson, et toute son action pour populariser la balle orange à sa communauté, est considéré comme “le grand-père ». En continuant de retracer cette grande famille, on tombe ensuite rapidement sur Robert Douglas aka Smiling Bob et son rôle tout d’abord dans l’univers amateur des Black Fives, puis dans la professionnalisation de ce sport dans un contexte de ségrégation, au point de faire de son équipe des New York Renaissance la meilleure écurie du pays. Toute son œuvre lui a valu d’être le premier Afro-américain introduit au Hall of Fame en tant qu’individu en 1972 – les Rens en tant qu’équipe l’ayant été neuf ans plus tôt. Mais aussi d’être reconnu dans comme descendant d’Henderson avec l’appellation de “père du basketball afro-américain”.

Les premiers pas avant les premiers dribbles

C’est pourtant bien loin de la balle orange et des terrains de basket américains que tout débute pour Robert Douglas. Né à Saint Kitts – Saint-Christophe-et-Niévès – dans les Caraïbes le 4 novembre 1882, le football et le cricket rythment sa jeunesse athlétique. Cela même s’il ne goûte guère à ces deux sports. Il débarque à New York en 1901. Dix ans après l’invention du basket par  James Naismith, à une époque où peu d’Afro-américains tâtent la gonfle. En effet, c’est surtout à partir de 1904 que le panier-ballon trouve lentement mais sûrement son public sous l’impulsion d’Edwin B. Henderson à Washington, ainsi que de nombreuses paroisses et YMCA du côté de Big Apple. Puis en 1905 la vie de Bob Douglas rebondit du côté orange de la force, lors de la visite d’un gymnase. Ce jour-là, il découvre le basket. La passion est née, elle ne le quittera plus.

“J’ai su que c’était la plus grande chose au monde” se rappelle-t-il des années plus tard.

“Vous ne pouviez plus m’éloigner du parquet après cela”

Un symbole de la communauté caribéenne

Fidèle à l’esprit entrepreneurial très présent à New York, en particulier au sein de la communauté caribéenne – ambition qui vaut d’ailleurs régulièrement du ressentiment de la part du reste de la société afro-américaine – Robert Douglas s’investit à fond dans sa nouvelle appétence. D’une part il tâte la gonfle pour son plaisir personnel. Puis il fonde trois ans après cette première rencontre avec le basket le Spartan Field Club en 1908. Si le panier-ballon n’est pas le seul sport pratiqué au sein du rassemblement – le football, le cricket et l’athlé se taillent aussi la part du lion – il est celui qui tient le plus à cœur à Douglas.

Il fait bien entendu partie de l’équipe des Spartan Braves où il évolue au poste d’arrière lorsque celle-ci se lance officiellement dans les compétitions au milieu des autres Black Fives du coin. Parmi les adversaires on retrouve les pionniers du basketball afro-américain de Big Apple : l’Alpha Big Five – équipe de l’Alpha Physical Culture Club of Harlem – dirigé par les frères Norman – et le St. Christopher Club – rattaché à la paroisse St. Philip – où le révérend Everard Daniel est aux manettes.

Le point commun entre ces institutions en plus de poser les premiers rebonds de la balle orange pour leur communauté ? Toutes sont aux mains d’hommes originaires des Antilles. Ils vont avoir la mainmise sur le basket afro-américain du début du siècle à Big Apple grâce à leur statut de pionniers, mais aussi par l’enthousiasme qu’ils ont su fédérer et qui a permis de remplir les caisses. Si le succès de leurs équipes respectives est important à leurs yeux, ils n’oublient pas de prendre du recul pour voir que c’est avant tout le basketball afro-américain mais aussi toute la communauté qui doit tirer profit de ce nouvel engouement. En termes de santé et de fierté, pour sortir de l’image qu’on leur colle. En redonnant de l’amour propre aux Noirs.

La Triple Alliance règne sur le basket

Un autre avantage pour cette triplette repose également sur le soutien apporté par le journaliste Romeo L. Dougherty, qui bosse pour le New York Amsterdam News – journal afro-américain. Originaire lui aussi des Antilles, il ne manque jamais une occasion de mettre en avant les succès des Alpha, St. C’s ou Braves ainsi que les idéaux de l’amateurisme portés par leurs propriétaires, rappelant à souhait ce que le basketball doit aux immigrants caribéens, dont les motivations – contrairement aux descendants d’esclaves selon lui – sont pures et loin des considérations financières.

La pratique du sport se fait sans autre finalité que donner le meilleur de soi-même. Bien loin des questions capitalistes et mercantilistes pourtant si chères à l’Oncle Sam qui s’opposent aux valeurs de ces hommes : fraternité, esprit d’équipe, fair-play et au dessus du lot l’encouragement au sein de la communauté. D’ailleurs, lors de la remise en cause de l’amateurisme qu’ils prônent, ces pionniers se regroupent. Ils forment la Triple Alliance, garants des valeurs et de l’organisation du basketball afro-américains à New York.

Ils réussissent plutôt bien leur coup. Les dissidents ne survivent pas aux mesures mises en place par ce cartel pour casser leur délire du professionnalisme. En menaçant d’exclure les Black Fives ne suivant pas leur doctrine, ils instaurent un boycott des équipes ayant des joueurs payés. Sinon, la Triple Alliance rangent les traitres du côté des vilains capitalistes. En cette seconde moitié des années dix, Robert Douglas suit cette idéologie stricte et conservatrice du basket. Un basket forcément pratiqué dans les conditions de l’amateurisme. Tout en espérant que son équipe puisse gravir rapidement les échelons. Et s’offrir le titre de meilleure équipe afro-américaine.

Les débuts des Spartans

Après le lancement du Spartan Field Club, c’est lors de la saison 1914-15 que les Braves commencent à se frotter pour de bon à leurs homologues des Black Fives new-yorkais. Tout débute par une première rencontre face à la meilleure équipe de l’époque, la Red and Black Machine de St. Christopher. Le 14 décembre, avec Bob Douglas sur le parquet, ils s’inclinent de peu mais laissent présager un bel avenir.

Ce premier exercice est marqué de hauts et de bas, passage obligatoire pour une jeune équipe découvrant un tel niveau. Incapables de trouver leur vitesse de croisière l’année suivante, les Spartans finissent par confier définitivement les rênes de l’équipe à Smiling Bob à partir de 1916. Celui qui s’affiche toujours derrière un sourire – d’où son surnom – lui donnant un air chaleureux et jamais inquiet fait basculer la destinée des Braves. S’il n’avait rien d’exceptionnel sur les parquets, il en est tout autre en dehors. Son caractère avenant de prime abord cache un sacré compétiteur. Ainsi qu’un regard aiguisé pour repérer les talents qu’il sait convaincre de rejoindre son écurie.

Sous son impulsion, le Black Five des Spartans prend réellement son envol et grossit au sein du basketball afro-américain de Big Apple. Il consolide ainsi sa place au sein de la Triple Alliance. À cette époque encore, le virus du professionnalisme n’a pas encore contaminé Robert Douglas. Les mesures mises en œuvre avec ses congénères lui permettent de gagner en crédibilité chez les amateurs et exclure les dissidents.

La croissance

Une fois ces équipes professionnelles mises de côté pour pouvoir continuer à jouer entre gens bien à Big Apple – peu de temps après la guerre – les ambitions des Spartans de Douglas sont au plus haut. Même si St. Christopher reste le Black Five à battre sur New York. Pas de quoi impressionner Smiling Bob et son esprit de compétition. Il a désormais bien appris ses leçons et ne compte plus se contenter des seconds rôles ou de félicitations sans lendemain ni titre au bout lorsque la saison 1919-20 s’ouvre.

Quelques mois plus tard, en janvier 1920, les Braves défient justement St. C’s. En vain, la Red and Black Machine s’impose. Bob Douglas retourneà ses réflexions sur la route à suivre pour arriver au sommet. Ce chemin, c’est son adversaire qui lui trace finalement, en perdant d’autres rencontres à mesure que la saison avance. Ces défaites laissent aux Spartans – invaincus en dehors de cette débâcle – retenter leur chance en mars dans un match vendu comme la finale du basketball afro-américain de Big Apple.

Le premier titre

Du pays ? Tout dépend si on considère que du côté de Pittsburgh, le Loendi de Cum Posey et ses joueurs semi-professionnels sont dans la compétition. En dehors de ce Black Five, personne ne peut contester la supériorité des deux équipes d’Harlem. elles s’affrontent dans une rencontre serrée. Qui bascule dans les dernières secondes, entre un coup de sifflet sur une faute des hommes de Douglas, de longues discussions, des échanges pas toujours aimables et l’intervention d’un officiel de St. C’s. Un beau bordel aboutissant finalement à un forfait de St. Christopher qui refuse de reprendre le match.

Pas sûr que Robert Douglas rêvait de conquérir son premier titre de cette façon. Mais le résultat est là : ses Spartans sont champions. Il peut kiffer avant d’entamer le plus dur, conserver sa place sur le trône. Si un tel challenge peut stresser ou effrayer certains, il n’en est rien pour Smiling Bob. L’ami préfère largement cette situation aux difficultés à mettre sur pied une équipe compétitive que personne ne souhaite voir jouer. Désormais, son Black Five est respecté et la qualité de son jeu saluée par la presse afro-américaine qui accorde le crédit du niveau de jeu des Braves à son manager.

“Bob Douglas est l’un des plus grands managers que ce jeu ait produit. Ses compétences managériales sont complétées par une connaissance minutieuse du jeu obtenue lors des années à jouer avec les pionniers de l’équipe qu’il dirige maintenant. Il est doué pour garder en harmonie un tel groupe de stars.” peut-on lire dans le New York Age.

La tentation du professionnalisme

Les louanges – bien qu’appréciables et appréciées – ne calment pas l’appétit de Robert Douglas. En dehors du basket, il commence à toucher au divertissement en mettant sur pied un groupe de musique. Alors que la poussée du professionnalisme n’est pas totalement endiguée pour la balle orange, ce premier pas en direction de l’univers du spectacle sonne comme les prémices de son éloignement de l’amateurisme.

Pourtant, devant la nouvelle montée en puissance de l’argent dans le basket, Smiling Bob – à l’instar du reste de la Triple Alliance – se range une fois de plus derrière St. Christopher qui durcit le ton. Soulé de voir des joueurs changer d’effectif en fonction du plus offrant, le club de la paroisse St Philip pousse pour organiser de façon encore plus stricte la basketball afro-américain à Big Apple en créant la Metropolitan Basketball Association. Pour les équipes du coin, pas le choix, il faut adhérer et suivre les règles strictes. Quitte à mettre au ban toute personne ayant approché l’univers pro, au basket ou dans un autre sport. Sans cela, impossible d’affronter les autres membres de la MBA. une sacrée sanction car ces affrontements avec les plus prestigieux garantissent des recettes conséquentes.

L’étau ainsi mis en place en janvier 1921 tient tant bien que mal. Parmi ceux qui semblent en mesure de tout faire sauter, Robert Douglas est en bonne place. Frustré par la perte de plusieurs joueurs qui ne peuvent plus enfiler leur maillot pour avoir soit touché des cachets quelques années plus tôt ou fait des essais dans des équipes de baseball pro, il finit par aligner un banni en janvier 1922. De plates excuses font oublier ce premier coup de semonce. Mais Smiling Bob sait que l’avenir n’est plus dans le cadre de la MBA. La stratégie du regroupement est vouée à l’échec. En voulant priver les Black Fives professionnels d’opportunités, ce sont finalement les clubs amateurs qui pâtissent de la fuite des joueurs ayant un lien avec le professionnalisme.

Puis la bascule

Comment vouloir contrôler la balle orange et proposer ce qu’il se fait de mieux sur les parquets si de telles règles excluent les meilleurs joueurs ? Pour Douglas, la pilule est dure à avaler. Son équipe si brillante il y a peu n’attire désormais plus les foules. La faute à un roster affaibli et dont les stars ne peuvent plus jouer sous peine de sanctions. Impossible de lutter face au Loendi de Cum Posey, bien établi depuis plusieurs années du côté de Pittsburgh. Encore moins face aux nouveaux venus du Commonwealth Big Five, géré par les frères McMahon et qui débarque en 1922. Forts de leur connexion avec le milieu du divertissement et de leur propre salle, ils n’ont cure des règles de la MBA. Leur portefeuille et leurs liens avec d’autres promoteurs leur permettent de monter immédiatement une équipe compétitive.

Les Spartans sont loin de cet univers-là. Douglas fulmine et fustige l’attitude de moins en moins respectueuse des historiques de la MBA. Ces tauliers refusent de revoir leur position ou de lui permettre de rester sur le devant de la scène. C’est finalement en fin d’année 1922 que celui qui s’était si souvent rangé du côté des gentils amateurs donne le coup de grâce à ses anciens alliés en leur disant bye-bye. Ceux-ci ont beau minimiser le départ des Spartans de Robert Douglas, la MBA et le basketball afro-américain amateur entament bel et bien leur déclin. Et en octobre 1923, Smiling Bob annonce que son équipe bascule dans le monde professionnel.

Un choix risqué

Pourtant, le choix de Douglas semble risqué. Il ne possède plus un effectif de qualité. Pour couronner le tout, il ne dispose pas d’une salle attitrée pour jouer. Ni d’un réseau étendu auprès d’autres promoteurs. Tout l’inverse des frères McMahon qui peuvent ainsi rencontrer de nombreuses équipes hors Black Fives. Quand dans le même temps ces derniers ont mis sur pied leur équipe en recrutant justement les meilleurs ballers afro-américains laissés libres par les clubs amateurs, la concurrence est rude au sein de Big Apple. Et il reste toujours l’épine Cum Posey du côté de Pittsburgh.

Robert Douglas doit redoubler d’ingéniosité pour tirer son épingle du jeu. Encore une fois, le challenge n’effraie pas Smiling Bob. Il lance tout de même son équipe pour la saison 1923-24. Les Black Fives historiques grincent des dents et critiquent l’ambition de leur ancien partenaire. Pour eux, c’est sa volonté de se frotter à Cum Posey et au Commonwealth qui a provoqué la fin de la MBA. Et pourtant, avec son passé au sein de la Triple Alliance à côtoyer les pionniers de ce sport, il endosse en plus du costume du traître celui de l’héritier naturel de cette époque. Personne ne peut lui contester ce statut. Plus aucune équipe des débuts de la balle orange chez les Afro-américains ne pèse à New York.

Des Spartans aux Rens

Dans sa nouvelle aventure, Bob Douglas se trouve même une salle en s’associant au Renaissance Casino. Un établissement fraîchement sorti de terre et géré par un autre immigré caribéen, William Roach. C’est ici que le premier match de cette nouvelle aventure a lieu le 3 novembre 1923. Certes, il n’a pas été aisé de convaincre le propriétaire des lieux. Douglas est parvenu à ses fins moyennant un gros pourcentage de la billetterie en faveur de la salle. Ainsi qu’un changement de nom de son équipe qui devient le Renaissance Big Five ou New York Renaissance. Bien que peu fan du nouveau blaze des siens qu’il trouve trop long, Douglas se fait une raison. La contrepartie en vaut la chandelle.

Un Black Five inédit voit donc le jour. Il s’agit de la première formation professionnelle totalement afro-américaine. Du propriétaire aux joueurs en passant également par le gérant de la salle si on pousse encore plus loin. Fort de son expérience au sein des Black Fives amateurs, Bob Douglas permet aux Rens de faire leur trou. Il recrute pour cela des joueurs laissés sur le côté par les équipes afro-américaines liées à la MBA. Pas toujours les premiers choix, le Commonwealth ayant déjà pioché dans ce réservoir avant lui. Pour la première saison,  les nouveaux venus ne sont pas en mesure de lutter pour le titre. Mais Douglas ne s’en laisse pas compter.

Tout d’abord il planifie les rencontres des Rens à domicile vingt-quatre heures avant les matchs du Commonwealth. Histoire de passer en priorité. Il sait bien qu’il n’y a pas forcément la place pour deux Black Fives à Harlem. Donc il se doit de leur couper l’herbe sous le pied. De plus, conscient des limites de son effectif, toute la communication se fait autour de sa personne. Il est reconnu au sein de la communauté et des fans de basketball. Il intrigue et attire, tout en enlevant la pression à ses joueurs. Si cela ne suffit pas pour venir à bout du Commonwealth, c’est déjà bien assez pour s’installer dans le paysage. Et boucler le premier exercice de manière encourageante. Alors que le risque financier était élevé – la faible capacité du Renaissance Casino comparée à d’autres salles rend le quasi remplissage des places obligatoires – les Rens ont su tenir leurs engagements.

Les Rens de Bob Douglas au sommet

Grâce à cette persévérance, couplée à l’ingéniosité de Douglas et à un coup de pouce du destin, l’histoire bascule. Fatigués de la tournure des événements – incapacité à battre régulièrement Loendi côté Black Fives et les Original Celtics parmi les équipes blanches – les frères McMahon jettent l’éponge au bout de deux petites années d’existence. Ils offrent donc sur un plateau la place de meilleure équipe afro-américaine de Harlem aux New York Rens. Mais aussi et surtout la possibilité de récupérer Fats Jenkins et George Fiall, stars de l’époque. Le nouveau Black Five roi de Big Apple est trouvé, et cette seconde saison est validée au printemps 1925 par le titre de Colored Basketball World’s Champions.

Les rencontres se multiplient, l’argent rentre à mesure que ces matchs s’enchaînent et que la renommée des Rens grossit. Même la presse afro-américaine, pourtant réticente à l’égard du sport professionnel, retourne sa veste. À l’instar de Romeo L. Dougherty qui oublie parfois toute impartialité et évoque les Rens en tant que pur fan boy. Robert Douglas et les siens sont synonymes de fierté pour leur communauté. Cela malgré les échecs récurrents face aux Celtics, meilleure équipe blanche de l’époque. Un obstacle que les Rens finissent par franchir le 20 décembre 1925. Une validation du lien fort entre Harlem et son équipe.

Pourtant, ce n’est pas seulement cette victoire qui explique l’engouement autour des Rens. Tout le taf de Bob Douglas, qui reçoit avec ce succès un magnifique coup de tampon, a permis de tisser, d’approfondir cette connexion. Il le sait lui-même, c’est l’apport du public, son soutien qui permet de pérenniser son Black Five. Chose que les frères McMahon n’ont jamais su faire. Cette équipe, invincible ou presque, impose son style, le style de Robert Douglas, avec panache et talent. Les Afro-américains s’y reconnaissent. Quand certains sont prêts à tout pour gagner – les astuces de Cum Posey pour “truquer” les rencontres sont légion – Smiling Bob refuse de céder du terrain en termes d’intégrité et de dignité. Comme lorsqu’un match face au Xavier Five tourne au pugilat, il préfère déclarer forfait au bout de neuf minutes plutôt que de renier ses principes.

Plus haut, plus loin

Dès lors, quelles sont les nouvelles frontières à franchir pour Smiling Bob ? Celles géographiques, en partant en tournée à travers les Etats-Unis. Un choix qui est forcé en partie par la Grande Dépression, poussant les Rens à aller chercher des revenus ailleurs qu’au Casino Renaissance en sillonnant les routes à bord de leur Blue Goose. Celles raciales, en s’imposant régulièrement face aux meilleures équipes blanches, dont les Celtics.

Plus qu’une question de politique, Douglas sait  que financièrement, il se doit de se frotter au maximum à des équipes en dehors des Black Fives. Ces confrontations rapportent plus d’argent en drainant un public plus large. À une époque où la ségrégation demeure la norme, en particulier dans le sport, il fait tomber des barrières. Même si certaines résistent. Comme lorsqu’il tente de rejoindre les nouvelles ligues professionnelles qui voient le jour (l’Association Basketball League à partir de 1926, puis la National Basketball League). En vain. Jusqu’en 1948, quand les Rens remplacent les Detroit Vagabond Kings en NBL. Sans grand succès, entre un roster vieillissant et des conditions peu favorables à cette intégration.

Les autres business de Bob Douglas

Mais avant cet échec relatif, Robert Douglas et les siens écrivent d’autres belles pages de leur histoire. Des records de victoires à la pelle sur les routes d’une Amérique qui vit au rythme des lois Jim Crow. La fierté de la communauté afro-américaine qui envahit le reste du pays. La reconnaissance de leurs pairs en dehors de toute question raciale… la liste est longue. Comme le chemin parcouru depuis l’arrivée de Smiling Bob chez l’Oncle Sam ou encore les kilomètres avalés chaque année par les Rens.

Douglas est désormais rarement du voyage. Il laisse son secrétaire et bras droit Eric Illidge gérer, car il prend la tête du Renaissance Casino en mauvaise posture financière. Il n’en demeure pas moins l’architecte de cette aventure. Pendant que les siens sont en tournée, il rénove la salle, investit pour la communauté et lance même deux nouvelles équipes amateures qu’il coache personnellement. Un centre de formation en quelque sorte pour dénicher les futurs talents qui doivent briller avec les Rens ensuite.

La consécration avant le déclin

La consécration pour tout ce beau monde a lieu en 1939, lors du premier World Pro Basketball Tournament qui regroupe les meilleures équipes professionnelles du pays. Après avoir fait chuter le seul autre Black Five engagé dans la compétition – les Harlem Globetrotters – le Renaissance Big Five s’impose en finale face aux Oshkosh All-Stars. Les premiers champions du monde, peu importe la couleur de peau, ce sont les Rens.

Malheureusement, le déclin arrive dans la foulée. Des joueurs vieillissant. Une certaine fatigue physique. L’arrivée de la seconde guerre mondiale qui rend désormais l’approvisionnement en essence compliqué. Un sacré souci pour une équipe qui doit se déplacer constamment. Robert Douglas loue même pendant quelques mois son équipe à son rival Abe Saperstein, proprio des Trotters, avant de reprendre complètement la main pour l’ultime aventure en NBL. Une cession provisoire qui coûte à Douglas dont les principes sont à l’opposé de ceux de Saperstein. Homme droit, intègre, il œuvre pour l’intégration des Afro-américains de façon digne. Des principes loin des clichés raciaux proposés par le boss des Globetrotters. Quand la parole de ce dernier n’a que peu de valeur tant il privilégie ses intérêts personnels, Bob Douglas doit sa réputation à sa droiture. Pas besoin de signer un contrat, un serrage de pogne suffit à acter un deal.

Bien entendu, Robert Douglas est avant tout reconnu pour son œuvre en tant que propriétaire des New York Renaissance. Mais avant cela, il a essuyé les plâtres de l’amateurisme, hésitant à franchir le pas. Jusqu’au jour où la seule issue possible pour continuer à grandir, lui et son équipe ainsi que tout le basketball afro-américain, était de basculer dans le monde professionnel. Une bascule réussie avec brio. Probablement plus encore qu’il ne l’imaginait. Ce qui lui vaut une place indiscutable au sein du panthéon du basket, acquise lors de son intronisation au Hall of Fame en 1972. Il meurt sept ans plus tard, le 16 juin 1979, en ayant laissé un héritage énorme à sa communauté, mais aussi au basketball dont de nombreuses stars sont désormais afro-américaines.

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