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Fats Jenkins : invincible petit bonhomme et pionnier majeur de l’histoire du basket

Clarence Fats Jenkins

Fats Jenkins n’est probablement pas le Hall of Famer le plus connu, mais son rôle de pionnier du basketball afro-américain au sein des Rens mérite d’être souligné. C’est pour cela qu’ajourd’hui il est présent deux fois au sein du panthéon du basket : collectivement avec les New York Renaissance, et individuellement.

Source image : Youtube

En tapant Fats Jenkins sur Google, vous pouvez vous balader entre baseball et basketball, témoignage d’une époque lointaine où les pionniers afro-américains de la balle orange jonglaient entre les différents sports en fonction de la période de l’année, multipliant ainsi les possibilités de rémunérations. Mais c’est bien l’histoire du basketball que Jenkins a marqué, en grande partie avec les New York Renaissance, son cinquième et dernier Black Five – nom donné aux équipes de ballers afro-américains – avec qui il a été introduit au Hall of Fame en tant qu’équipe en 1963. Avant de rejoindre une seconde fois le panthéon du basket, cette fois-ci individuellement en 2021 en tant que Early African American Pioneer.

Précision d’entrée apportée par Eminem au sujet du natif de New York, son vrai nom est Clarence. Clarence Reginald Jenkins pour être conforme à l’état civil de celui qui nait alors que le basketball n’en est qu’à ses balbutiements, en 1898. Le sport créé sept piges plut tôt par Dr. James Naismith n’est pas encore le spectacle offert par la NBA aujourd’hui et les Afro-américains ne règnent pas sur une telle ligue professionnelle. Il faut dire qu’il n’existe pas vraiment de compétition à grande échelle au début du vingtième siècle. Mais surtout, même lorsque certaines voient le jour avec plus ou moins de réussite au début du vingtième siècle elles sont à l’image des Etats-Unis de l’époque : ségréguées. Si pour le baseball Fats Jenkins peut trouver son bonheur au sein des Negro Leagues qui proposent un minimum d’organisation pour les équipes afro-américaines, la donne n’est pas la même au basket où les Black Fives s’affrontent sans cadre établi.

C’est au sein de St. Christopher – St. C’s pour les intimes – que Jenkins commence à se faire un nom. Enfin, un prénom aussi, puisque dans cette équipe patronnée par la St. Philip’s Protestant Episcopal Church de Harlem évoluent aussi ses deux frangins : James et Harold “Legs”. De l’équipe jeune, Fats rejoint rapidement la formation fanion où il partage l’affiche avec Paul Robeson qui n’est pas encore un acteur et activiste reconnu. Ils écrivent ensemble certaines des plus belles pages de St. C’s qui, jusqu’à présent, malgré son influence et son statut de précurseur du basket afro-américain du côté de Big Apple, connait plutôt des résultats moyens jusqu’en 1914.

Mais si le Black Five de la paroisse St. Philips cartonne enfin au niveau amateur, l’attrait de l’argent du professionnalisme va pousser les meilleurs joueurs – dont Fats Jenkins – à aller voir si les billets sont plus verts ailleurs. D’abord aux New York Incorporators pour Clarence, dans un Black Five formé par Will Anthony Madden, ancien manager de St. C’s qui a quitté le navire en 1914. Suite au premier titre de Colored Basketball World’s Champions de l’équipe cette année-là sous la gestion de Madden, des désaccords apparaissent entre la direction de la paroisse – à fond dans les idéaux de la chrétienté musculaire d’un esprit sain dans un corps sain – et le manager qui pense que le basket peut rapporter gros. Une fois la porte de St. C’s claquée, Madden n’hésite pas à recruter chez son ancien employeur. Fats Jenkins finit donc par apporter son talent aux Incorporators. Puis il pose son sac à Pittsburgh pour jouer avec une autre légende du basketball afro-américain de l’époque, Cumberland Posey, au sein du Loendi Big Five. un départ dû à la chute de Will Madden et ses Incs qui se sont heurtés aux clubs amateurs historiques dans leur entreprise de professionnalisation.

En 1922, Jenkins retourne sur New York, au moment où des promoteurs blancs – les frères McMahon – à la recherche de nouvelles opportunités pour remplir leur salle du Commonwealth Casino au cœur de Harlem imaginent la balle orange comme un business potentiel. Ils mettent sur pied le premier Black Five entièrement professionnel en piochant parmi les meilleurs ballers afro-américains. L’un des premiers noms sur la liste des recrues est Clarence Fats Jenkins, dont la vitesse et la patte gauche font des ravages partout où il passe. Malheureusement, le Commonwealth Big Five ne tient que deux ans, malgré un titre de Colored Basketball World’s Champions en 1924. On peut imaginer alors que Clarence rejoigne les Original Celtics, considérés comme la meilleure équipe de l’époque. Mais si les verts et blancs ont pu le voir à l’œuvre lors de leurs affrontements avec le Commonwealth, jamais Jenkins ne reçoit d’offre de leur part. Pas une question de talent, mais à une époque où la ségrégation est encore présente, intégrer un joueur afro-américain dans leur effectif reste compliqué. Pourtant, les Celtics n’ont jamais rechigné à se frotter aux Black Fives, sans se poser la question de la barrière raciale. Mais signer Fats Jenkins est un tout autre palier qu’ils ne sont pas prêts à franchir, car les proprios de l’équipe sont surtout des businessmen, pas des réformateurs. S’il n’est pas difficile de faire porter le maillot frappé du trèfle à des Juifs n’ayant aucun lien avec l’Irlande, comme pour Nat Holman, la donne n’est pas la même pour un joueur afro-américain à l’époque. L’intégration sur les parquets oui, mais au sein même de leur équipe non.

C’est donc Bob Douglas et son jeune Black Five des New York Renaissance qui mettent la main sur le gaucher, qui devient alors le fer de lance de l’attaque des Rens. Première équipe professionnelle entièrement afro-américaine du propriétaire – Douglas vient des Caraïbes – aux joueurs, les pensionnaires du Casino Renaissance à Harlem écrivent alors leur légende dans le sillage de leur nouveau joueur. Pourtant, ce n’est pas uniquement pour son talent que Jenkins débarque aux Rens, comme le rappelle sa fille Ellen Jenkins Harris de longues années plus tard. Elle évoque plutôt le fait que Douglas avait besoin de quelqu’un pour l’accompagner sur l’aspect business, et que là aussi Fats disposait d’arguments convaincants pour un manager. En plus d’organiser le jeu des Rens, Clarence doit également aider Smiling Bob à développer le modèle financier de son Black Five.

En ce qui concerne le terrain, Jenkins et ses coéquipiers accomplissent leur premier exploit le 20 décembre 1925, quand après plusieurs tentatives infructueuses, les Rens viennent à bout des Celtics, 37 à 30. Pour la première fois de l’histoire, une équipe afro-américaine vient à bout de ce qui se fait de mieux en termes de basket de l’autre côté de la barrière raciale. Sur l’ensemble de la saison, les deux équipes s’affrontent à six reprises et se partagent les succès, preuve que contrairement aux idées reçues de l’époque, Noirs et Blancs peuvent se trouver sur un pied d’égalité. Les Rens deviennent alors la fierté de leur communauté, à Harlem avant d’étendre leur popularité dans tout le pays. En effet, petit à petit, Fats Jenkins – devenu capitaine de l’équipe – et les siens se mettent à “barnstormer”, c’est-à-dire partir en tournée.

Un phénomène qui s’accentue à partir de 1929 et le début de la Grande Dépression : les revenus ne sont plus assurés sur Harlem, donc Bob Douglas envoie son Black Fives sur les routes à bord de leur bus baptisé Blue Goose pour affronter de nouveaux adversaires et toucher des cachets permettant de continuer à payer les siens. D’autres états découvrent donc la vitesse et la puissance de Jenkins, capable de se défaire du marquage adverse et de donner du rythme aux attaques des Rens. Car s’il ne mesure qu’un mètre soixante-dix – pour soixante-quinze kilos – le New-yorkais est tanké et dispose d’une belle détente, si bien qu’il lui arrive même régulièrement d’être celui qui saute lors de l’entre-deux. Alors que le basketball des années trente n’est pas basé sur le fastbreak, Fats apporte cette possibilité de points faciles aux Renaissance Big Five en coupant les lignes de passes avant de filer de l’autre côté du parquet pour distribuer un caviar ou scorer. Pop Gates, son coéquipier au sein des Rens, se rappelle :

« Fats Jenkins était simplement celui qui imprimait le style de jeu qui était le nôtre. Chaque joueur bougeait. »

Avec leur capitaine à la baguette, les Rens enchaînent les victoires presque autant que les kilomètres. Lors de la saison 1932-33, ils enregistrent 88 succès consécutifs  en 86 jours – record toujours inégalé pour une équipe professionnelle de basketball – pour couronner un bilan de 120 victoires pour 8 défaites. Papy Ricks, Tarzan Cooper, Wee Willie Smith, Bill Yancey, John Holt et Eyre Saitch et donc Jenkins forment ce Magnificent Seven, immortalisé en entrant au Hall of Fame en 1963 pour cette saison d’exception. Durant des années, les Rens régalent sur tous les parquets et Fats n’est pas étranger aux excellents résultats des siens. Lors d’un déplacement dans l’Indiana où les gens s’y connaissent un peu en basket, les journalistes locaux chantent ses louanges :

« Ce jeune homme de couleur au jeu spectaculaire est un des héros de la fameuse équipe de basket Renaissance qui va se frotter aux Indianapolis Kautskys […] Fats est le capitaine de l’équipe et est considéré par la communauté afro-américaine comme leur Babe Ruth. C’est un grand joueur de baseball ainsi que leur cager [NDLR : nom donné aux basketteurs qui au début du sport jouaient régulièrement dans des cages] le plus remarquable. A l’image des gars comme Nat Holman, Rody Cooney et Davy Banks, Jenkins décolle de son point de départ à la vitesse d’une balle. » – The Hammond (Indiana) Times en 1938

Un statut de star pour le meneur – même si le terme pour sa position n’existe pas à l’époque – et donc pas seulement au sein de sa communauté, son talent étant aussi reconnu en dehors de toute considération raciale. Pourtant rien n’est facile pour les Rens et Jenkins, qui doivent composer avec les lois Jim Crow – système de ségrégation mis en place dans de nombreux états – lors de certains déplacements. Même s’ils attirent les foules, cela ne leur ouvre pas pour autant les portes des hôtels ou des restaurants ségrégués. Si bien que malgré les poches pleines – Fats Jenkins émerge à environ 10 000 dollars par saison, faisant de lui l’un des basketteurs les mieux payés de cette époque où une famille afro-américaine moyenne de Harlem vit avec 1300 dollars – le système D reste de rigueur et le Blue Goose une solution de repli trop fréquente. Un ancien coéquipier se rappelle même que Fats conservait des vieux sachets de thé pour pouvoir les infuser plus tard, lorsqu’il pouvait mettre la main sur de l’eau bouillante. Malgré ces aléas, la conquête se poursuit en sillonnant les routes et en s’affichant comme une fierté pour la communauté afro-américaine, jusqu’à la consécration en 1939.

Depuis quinze ans aux Rens, et plus tout jeune, Fats Jenkins prend toujours part aux rencontres, tout en assurant le coaching. C’est lui qui dirige les Harlemites lorsque l’équipe est invitée au tout premier World Professional Basketball Tournament, compétition devant définir le véritable champion de basket aux Etats-Unis – du monde donc, dans la fameuse mesure propre aux Américains. Les New York Renaissance font le taf et s’imposent 34-25 en finale face aux Oshkosh All-Stars, devenant ainsi les premiers champions du monde – des Etats-Unis – de basket. Fats Jenkins se retire alors des Rens à l’issue de la saison. Il a dépassé les 40 piges, âge auquel ses qualités physiques ne sont plus un point fort et sa vitesse qui scotchait ses adversaires ressemble désormais à un petit trot, même si son talent et sa technique lui ont permis de prolonger sa carrière au maximum. Tout comme son excellente hygiène de vie : pas d’alcool, de cigarette ni même de chewing-gum. L’entraîneur des Rens déclare pour sa part que Fats dispose d’une condition physique exceptionnelle. Le jeune retraité retrouve les parquets mais au sein des Chicago Crusaders en 1939-40, avant de tirer définitivement sa révérence après 25 années à faire rebondir la balle orange, mais aussi à fréquenter les terrains de baseball lors des périodes sans basket, au sein de différentes Negro Leagues. Autant dire qu’il n’a pas ménagé son corps et qu’il mérite bien son repos, loin des tournées interminables à squatter dans un bus pour enchaîner les matchs, avec parfois deux rencontres dans la journée.

Athlète complet, leader naturel et capitaine – ainsi que coach – de l’une des plus grandes équipes de l’histoire, Fats Jenkins est un pionnier majeur du basketball afro-américain. Si sa carrière est souvent méconnue du grand public, son rôle – tout comme celui des Rens – demeure essentiel et mérite bien plus de considération. Son entrée au Hall of Fame en 2021 est un pas en ce sens, en lui permettant de rejoindre deux de ses anciens coéquipiers, Charles “Tarzan” Cooper (1977) et William “Pop” Gates (1989) – même si Cooper a été introduit en tant que contributeur, pas joueur. Une place individuelle logique au panthéon du basket pour Fats qui complète une première présence collective avec « la plus grande équipe dont vous n’avez jamais entendu parler. »

Nom : Jenkins

Prénom : Clarence Reginald “Fats”

Équipes : St. Christopher Club, New York Incorporators, Loendi Big Five, Commonwealth Sporting Club, New York Renaissance

Taille : 1m70

Poids : 75 kg

Naissance : 10 janvier 1898 à New York

Décès : 6 décembre 1968 à Philadelphie

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