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Balle orange et caméras : la rencontre de deux mondes qui se marient bien

Silence ! Moteur ! Ça tourne ! Et Aiiiiiiiiiiiiiir Ball !

Source image : YouTube/NBA

La NBA demeure plus que jamais un gigantesque objet marketing, au cœur même du pays le plus capitaliste de la planète. Pour s’exporter, la Grande Ligue de basket est conditionnée au travers de dispositifs médiatiques de plus en plus nombreux. La représentation visuelle de la pratique de la balle orange, qu’elle soit télévisuelle ou cinématographique, est l’une des plus riches dans le paysage du sport professionnel. Petit focus sur plusieurs idées relatives à cette retranscription du basket par l’image en mouvement. Entre autres. 

D’un point de vue strictement symbolique, comment ne pas introduire cette collision des deux mondes que sont la NBA et le Cinéma, un soir de Finales de Conférence Est 1994 entre Indiana et New York. Lorsque Reggie Miller va alors prendre un coup de chaud historique et rentrer dans la bouche de Spike Lee, alors un peu trop optimiste sur l’issu de la rencontre.

Les écrits théoriques propres au Cinéma ont, quant à eux, toujours eu un attrait ou une curiosité concernant la retransmission télévisuelle d’un sport. Serge Daney, éminent théoricien de l’image, et rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma déclarait ceci à propos du tennis il y a trois décennies. Affirmant que le sport de la petite balle jaune demeure le plus télégénique de tous.

« Tout ce qui se passe sur le court est instantanément visible par tous […], le temps de voir, le temps de comprendre, le temps de juger, le temps de réagir, tous ces temps sont presque confondus. »

« […] Le tennis, mieux que beaucoup d’autres sports, produit l’image emblématique la plus nette, la plus lisible, du sport moderne : un télescopage violent […] entre l’argent, le corps et le pouvoir. »

« [La] troisième raison relève plutôt de l’esthétique des médias : c’est qu’il est idéalement possible de faire coïncider les limites du court et les bords du cadre ».

Par télégénie, comprenez le plus beau visuellement et esthétiquement à travers le médium de la télévision. Comme photogénie pour la photographie ou cinégénie pour le Septième Art. Fin de la rubrique sémantique. Les règles énoncées par Daney peuvent se transposer sur le basketball à l’heure actuelle. Les techniques de médiatisation, retransmission et production télé se sont largement enrichies en trente ans, et ce pour tous les sports. Business oblige. Technologie oblige. Nouveaux médias et réseaux sociaux obligent. Néanmoins, les énoncés du théoricien s’incorporent parfaitement à notre sport de la balle orange. A l’instar du football ou rugby, durant un match de basketball, tous les joueurs sont présents au sein de la même image. Dès lors, tous les éléments relatifs au jeu évoluent simultanément dans un même cadre spatio-temporel, et proposent chacun une action propre au sein d’un même play. Le téléspectateur bénéficie même d’un point de vue supérieur voir omniscient par rapport aux joueurs présents sur le parquet. Une partie du public est également visible et exhibé par le cadrage des caméras de télévision, et les explosions de joie de la foule et les scènes de liesses lors des big plays contribuent grandement au charme et à la magie de ces instants de spectacle. Que serait le poster de Dwyane Wade sur Anderson Varejao en 2009 sans l’American Airlines Arena en fusion ? Cette autre spécificité propre au basket et même davantage à la NBA, c’est cette prépondérance à voir surgir à chaque instant un énorme highlight. Dans une discipline où chacun des jeux durent 24 secondes maximum (hors rebond offensif), la possibilité de voir un énorme dunk, block, passes champagne, circus shot, ou tir au buzzer à tout moment est une véritable tendance relative au jeu, et produit également un suspense propre à cette apparition soudaine au cours d’une rencontre. La ligue américaine l’a très bien compris. En témoigne la multiplication des compilations vidéo sur le net réalisées par la NBA itself.

Autre médium, autre représentation visuelle, celui du Cinéma. Là encore le basket fait parti des figures de proue des sports en la matière. Les films sur le sujet sont nombreux, et au sein de genres cinématographiques variés. Citons Basketball Diaries comme drame social et œuvre qui a projeté sur le devant de la scène un certain Leo DiCaprio, Coach Carter comme fable pédagogique made in Disney, He Got Game comme film d’auteur et déclaration d’amour au basket, Hoop Games comme fresque documentaire majeure, Space Jam comme OVNI d’animation ou récemment, Uncle Drew comme produit audiovisuel marketing et High Flying Bird comme recherche expérimentale de la forme cinématographique uniquement tourné au smartphone et sur un lockout fictif. Pour corroborer à ces exemples, nombreux sont les cinéastes de renom à avoir œuvré sur la balle orange. Spike Lee comme force principale en présence, William Friedkin, Steven Soderbergh ou encore les frères Safdie ont tous réalisé un long-métrage relatant de près une intrigue prenant place dans le milieu du basketball. Les raisons à cette tendance ne sont pas uniquement liées à la pratique même du jeu. Le basketball est l’un, voire, le sport le plus intrinsèquement rattaché à une culture qui lui est propre et prépondérante. La culture de la rue, du hip-hop, d’un milieu social propre, avec ses codes, son Histoire, sa musique, son dress code et son héritage. Le basketball en tant que sport a une âme qui s’exporte largement au-delà des playgrounds.

Autre tendance sur le traitement du Septième Art au sein du basketball, et qui ajoute une once de charme, de réalisme et aussi de bankable à cette grande sauce cinématographique de la balle orange, la participation et/ou apparition de véritables joueurs NBA dans les productions filmiques. Et ce, à un tel niveau, qu’aucun autre sport ne puisse prétendre rivaliser avec cette force. Ray Allen, Michael Jordan, Shaquille O’Neal, Penny Hardaway ou Kyrie Irving (en considérant sans sourciller que son film fait bien partie du paysage cinématographique) furent tous des personnages principaux ou majeurs des films dans lesquels ils ont joué. En attendant un certain LeBron James pour un petit remake au doux nom de Space Jam et qui devrait sortir en salles durant l’été 2021. Patience. Kareem Abdul-Jabbar a eu lui le privilège de lâcher des répliques cultes dans un monument du genre comique avec Y a-t-il un pilote dans l’avion ? ou encore d’échanger quelques coups avec un certain Bruce Lee dans Le Jeu de la mort, dernière œuvre inachevée du génie du kung-fu, puisqu’il décédera de manière tragique avant la fin du tournage. KAJ reste synonyme de pionnier éternel. Pour donner une certaine idée de la propension des joueurs NBA à participer de près ou de loin à des long-métrages, voici une liste non-exhaustive qui regroupe les films concernés avec des guests de joueurs célèbres.

Pour finir ce dossier, penchons-nous sur un cas d’étude concret, avec une question simple, comment représenter le basketball au cinéma ? Comment un cinéaste, choisit il d’utiliser les outils principaux de son art (ici le cadrage et le montage) pour figurer un sport sur le grand écran. Une interrogation à la fois simple et dense. Pour ce faire, nous allons décortiquer l’ouverture du film He Got Game de Spike Lee, sorti en 1998, avec Denzel Washington et Ray Allen. Le film référence de la balle orange, réalisé par un cinéaste ultra confirmé, et amoureux inconditionnel du basketball. Le générique d’ouverture du long-métrage est une déclaration d’amour à ce sport. Une sorte de symphonie orchestrée par le montage. Chaque plan est autonome et indépendant de celui qui le précède ou le suit. Il n’y pas de fil conducteur narratif, juste une compilation de différentes actions de basket qui se succèdent. Chaque cadre spatio-temporel est singulier, les plays montrés à l’écran regroupent différentes zones géographiques, en ville, à la campagne. Le basketball est bien universel, et c’est le sport le plus abordable pour la pratique. Il ne suffit que d’un ballon, d’une cible en l’air, et d’un joueur. Spike Lee démontre tout cela en trois minutes, avec un montage rythmé et harmonieux. Le cinéaste use du ralenti pour décortiquer au maximum un simple geste, qui fait le principe fondamental de ce jeu : le jumpshot. Et c’est cette même action répétée du tir vers le panier, qui va tisser un premier lien narratif entre les deux personnages principaux. Le personnage de Denzel Washington enchaine les jumpers dans la cour de sa prison, tandis que Jesus Shuttlesworth, son fils, interprété par Ray Allen, travaille également son shoot de manière assidue. Spike Lee va alors user du montage alterné. C’est-à-dire, juxtaposer des plans qui ne prennent pas part dans le même cadre spatio-temporel, mais qui s’entrecroisent à l’écran. Procédé simple du montage, qui suggère un rapprochement symbolique fort entre les deux actions, et par conséquent entre les deux protagonistes. La relation père-fils est le thème narratif fort de He Got Game. Et Spike Lee introduit subtilement cette notion dés l’ouverture de son film, juste par le pouvoir des images et du montage. Le tout à travers la représentation du basket comme symphonie esthétique, visuelle, mais aussi sociale de par sa faculté à exister partout dans la rue et pour tous.

La représentation télévisuelle ou cinématographique du sport est un véritable défi. La force des images reste assez limitée face au pouvoir de l’œil humain. Toute performance sportive parait plus rapide, plus intense et donc plus spectaculaire, lorsqu’elle est vécue « en chair et en os », loin du canapé et du poste de télé. L’exemple le plus extrême concerne le sport automobile, là où les caméras sont dans l’impossibilité totale pour retranscrire la vitesse réelle des véhicules, et le plein son des moteurs. Le basketball souffre également de ce postulat, bien que comme énoncé précédemment, le paysage cinématographique de la balle orange est l’un des plus fleuris. Seule la boxe semble faire exception à cette règle, dans la mesure où les films de cinéma sur le noble art poussent la dramaturgie et le visuel encore plus loin, en mettant en scène des combats toujours plus violents et sanglants, et qui peinent à exister avec autant de virulence dans notre réalité.

Il y aura bel et bien un nouvel entrecroisement entre le monde de la balle orange et le Septième Art en janvier, avec la sortie de Uncut Gems des frères Safdie, mettant à l’affiche Adam Sandler et un certain Kevin Garnett qui interprétera son propre rôle. Le long-métrage qui sortira à la fin du mois sur une plateforme de streaming rouge, n’a pas explicitement comme thème le basket-ball, mais le Big Ticket aura un peu plus qu’un simple guest avec juste un regard caméra et un clin d’œil à la fan base.

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