Tour du monde des playgrounds – Happy Warrior, New York, États-Unis

Le basket-ball est un sport urbain qui possède cet avantage de pouvoir être pratiqué n’importe où à condition de trouver un cercle, un peu solide de préférence, et un filet pour les puristes. Avant d’évoluer devant 20 000 personnes tous les soirs dans des salles aux équipements derniers cri, de nombreux joueur NBA se sont d’abord fait un nom sur un modeste terrain de quartier. Mais ne vous fiez pas aux apparences, on y retrouve parfois des ambiances plus chaudes qu’un Game 7 des Finales. A chaque playground son atmosphère, ses règles, ses légendes et son histoire. Prochaine étape de notre tour du monde des courts les plus marquants, direction les États-Unis et plus particulièrement New York, pour une visite guidée de l’Happy Warrior qui a notamment vu grandir Earl Manigault et Bernard King.

La fiche

L’histoire de Happy Warrior

Si certains playgrounds ne doivent leur création qu’à l’unique rebond de la balle orange, d’autres, au contraire, retracent l’histoire d’un homme et d’une ville. C’est le cas de Happy Warrior. Situé en plein cœur de Manhattan, le playground fait partie d’un large parc récréatif créé en mémoire d’Alfred Emmanuel Smith. Ancien gouverneur de New York, et figure politique de la ville au début du XXème siècle, il a notamment supervisé la construction de l’Empire State Building et a œuvré pour une quantité folle de projets caritatifs. Décédé en 1944, la mémoire d’Al Smith résonne chez les New-Yorkais dès 1965 avec un parc rebaptisé à son nom, qui deviendra en 1994 le Happy Warrior. Pourquoi ce nom ? Tout simplement parce qu’Alfred Smith était surnommé ainsi par Franklin Delano Roosevelt, en raison d’un poème intitulé Character of the Happy Warrior (1807) de  William Wordsworth, qui célèbre la persévérance et l’assiduité.

L’histoire c’est bien, mais le basket c’est mieux. Le grand parc abrite plusieurs courts. Entourés de grillages semblables au playground du West 4th Street (The Cage), un bitume coloré, les similitudes entre les deux antres apparaissent comme deux jumeaux. Mais si La Cage a fait naître plusieurs bons petits joueurs NBA comme Stephon Marbury ou Anthony Mason, le Happy Warrior est le berceau du Goat, Earl Manigault. Une présence et une histoire unique pour le meilleur joueur que Kareem Abdul-Jabbar ait eu à affronter, qui a éclaboussé le Happy Warrior de son talent. Un talent qui n’est pas resté sous silence puisque le playground est aussi surnommé le Goat Park en hommage à Earl Manigault. Vous comprendrez pourquoi par la suite.

Le Happy Warrior n’est sans doute pas le plus connu des playgrounds dans le monde, il ne figure pas parmi les premiers cités lorsque l’on évoque le sujet, pourtant la présence mythique d’un seul homme a donné au lieu une dimension éternelle et un état d’esprit positif.

C’était leur jardin

Le playground est quelques fois un rite de passage obligé pour des futurs joueurs NBA, encore plus à New York, capitale des plus mythiques courts. Wilt Chamberlain et Kareem Abdul-Jabbar ont livré leurs premières batailles ici dans les années 1960 avant de partir martyriser la Grande Ligue. Dans un playground, il faut un roi. Encore plus dans les années 1970, véritable apogée du basket de rue dans la Grosse Pomme. Un roi qui nous vient de Brooklyn et qui deviendra dans les années 1980, celui des Knicks : Bernard King from Brooklyn (BK from BK) forge sa jeunesse sur le bitume coloré de Happy Warrior. Idole de la ville qui ne dort jamais, le Madison Square Garden rugit comme jamais à chacune des performances de son Roi. Une figure estampillée NYC, qui a très certainement dû rencontrer un certain Mario Elie, triple champion NBA. Physique de tueur à gages, muscles saillants, le garçon est notamment connu pour son baiser de la mort. Moment mythique des demi-finales de Conférence 1995, Mario Elie assassine les Suns au Game 7 d’un trois points mortel à quelques secondes du terme. Après le shoot, le fossoyeur de Phoenix embrasse son index et le pointe vers le public. C’est quand même typique de la rue ça, non ?

Mais le Happy Warrior n’aurait pas la même dimension sans le passage d’un homme, celui d’Earl Manigault. Si The Goat a explosé au Rucker Park, playground le plus mythique de la ville, c’est bien du côté de Manhattan et de Happy Warrior qu’Earl Manigault a commencé à ridiculiser son monde et à construire sa légende. Pour Chris Ballard, du collectif Hoops Nation, aucun mythe n’est accentué concernant les exploits du Goat :

« Les histoires sur la façon dont il allait affronter Wilt [Chamberlain, ndlr] et dunker sur lui, la façon dont il pouvait faire un double dunk, la façon dont il pouvait saisir un dollar sur le haut du panneau et faire des changements avant de descendre. Tout est vrai. »

Si Earl Manigault a admis lui-même que certaines légendes ne s’étaient pas réellement passées, il confirme néanmoins une grande partie d’entre elles. Notamment celles autour de ses affrontements face à Kareem et Wilt. The Goat martyrisait l’un et l’autre de la même manière. Pour rappel, le garçon n’a jamais mesuré plus d’1,85 m, histoire de vous donner une idée de l’exploit. Un mythe fauché en plein vol, par la fameuse « dame blanche », l’héroïne. Monté si haut, il redescend dans les ténèbres blancs. Prison, vols de vêtements chers, tentatives de braquage, Manigault cherche par tous les moyens de l’argent pour son nouvel amour. N’ayant jamais voulu intégrer le monde professionnel et la NBA, Manigault sombre. Un cataclysme pour son corps qui le lâche en 1998, après trois crises cardiaques, toutes attribuées à la drogue. Mais plus qu’un héritage en tant que sportif, The Goat a aussi laissé un héritage humain et social, avec la création du Walk Away From Drugs Tournament.

L’heure de gloire de Happy Warrior

Les années 1970 représentent l’apogée du niveau de jeu et de la présence de légendes NBA tels que Wilt ou KAJ, un tournoi symbolique marque le playground d’un changement de cap total. Au milieu des années 1990, Earl Manigault est sorti de prison, la dame blanche est définitivement partie, laissant à The Goat les moyens de réfléchir sur sa vie et ses objectifs nouveaux. Et comme projet phare de sa nouvelle vie, Earl Manigault décide de créer le Walk Away From Drugs Tournament. Littéralement, échappez vous de la drogue. Le patron des lieux veut agir positivement au service de la communauté du quartier environnant du Goat Park, mais surtout sensibiliser les enfants sur les risques mortels de la drogue. Après être tombé au plus bas à cause de l’héroïne, The Goat voulait se servir de son expérience, témoigner, discuter, apprendre aux enfants du quartier à détester aussi fort que possible cette dame blanche qu’il a tant aimée. Pour le magazine Vibe, en 1997, le message de Manigault est limpide en parlant d’un film en son honneur Rebound : the legend of Earl « The Goat » Manigault (l’Etoile du Bronx en français).

« Je me suis débarrassé de mon addiction, maintenant, je fais quelque chose de positif pour les enfants. Et j’espère sincèrement que le film marchera, pour eux, qu’ils s’éloigneront des rues et des prisons. »

Une initiative évidemment très appréciée sur les trottoirs d’Amsterdam Avenue et qui renforce encore un peu plus la légende autour du personnage. Particulièrement impliqué et passionné par ce nouveau projet, Earl Manigault se dévoue corps et âme pour donner ses meilleurs conseils aux enfants, priorité maximale de son nouveau combat. Malheureusement, The Goat laissera son œuvre inachevée en décédant en 1998, mais nous quittera avec la volonté d’avoir accompli « quelque chose de positif » pour sa communauté.

Et maintenant ?

La disparition d’Earl Manigault a laissé un vide gigantesque dans la ville qui ne dort jamais, et à plus forte raison sur le playground de Happy Warrior. Mais heureusement, de gros efforts ont été fournis par le fils de Manigault, Darrin, qui organise chaque année le tournoi symbolique désormais appelé Goat Tournament mais avec la même mission d’éducation et de sensibilisation auprès des jeunes publics. Un tournoi qui, contrairement à d’autres, perdure, entre les courts du temple du Goat et dont certains adultes aujourd’hui se souviennent avec leurs souvenirs d’enfants. C’est le cas de Bobbito Garcia, DJ à New York et co-réalisateur du film Doin’ It in the Park: Pick-Up Basketball, New York City, qui a passé son enfance au tournoi et, très vite, est tombé amoureux du streetball et de ses codes. À tel point qu’il a lui aussi créé un tournoi, Full Court 21, qui sillonne toute la ville chaque été, avec comme étape-clé le Goat Park. Pour lui, c’est une manière discrète de rendre hommage au mythe Earl Manigault, dont l’âme résonne encore dans les ballons frappant le bitume coloré du playground.

Le Happy Warrior s’est construit en hommage à un gouverneur new-yorkais en avance sur son temps. Les décennies ont passé, et les habitants de la Big Apple ont vu passer un autre phénomène, une étoile, donnant à la partie basket du parc, une légende particulière. Aux côtés de Wilt Chamberlain et Kareem Abdul-Jabbar, Earl Manigault a presque sacralisé le lieu, désormais surnommé Goat Park.  Un exploit, dont une quantité infime de playgrounds peuvent se targuer. Symbole ultime de la greatness comme de la plus grande détresse, la vie du Goat aura été aussi mouvementée que celle d’un héros de bande-dessinée. Parti bien trop tôt, Manigault laisse derrière lui ses hauts, ses bas, mais le plus important sa volonté de mettre la jeunesse dans le droit chemin et ne pas commettre ses erreurs.

Source image : Google Maps


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