Tour du monde des playgrounds – The Cage, New York, États-Unis

Le basket-ball est un sport urbain qui possède cet avantage de pouvoir être pratiqué n’importe où à condition de trouver un cercle, un peu solide de préférence, et un filet pour les puristes. Avant d’évoluer devant 20 000 personnes tous les soirs dans des salles aux équipements derniers cri, de nombreux joueur NBA se sont d’abord fait un nom sur un modeste terrain de quartier. Mais ne vous fiez pas aux apparences, on y retrouve parfois des ambiances plus chaudes qu’un Game 7 des Finales. A chaque playground son atmosphère, ses règles, ses légendes et son histoire. Prochaine étape de notre tour du monde des courts les plus marquants, direction les États-Unis et plus particulièrement New York, pour une visite guidée de The Cage qui a notamment vu grandir Anthony Mason et Stephon Marbury.

La fiche

Histoire de The Cage

Il y a des endroits qui laissent des traces physiques ou mentales. Le court de la West 4th Street, joliment appelé The Cage fait partie de ces endroits où la balle orange gravite entre les mains amochées de ses joueurs. Rendez-vous dans l’arrondissement de Manhattan, à la sortie de la station de métro « West 4th Street Station », vos yeux ne s’émerveillent pas devant un building de 200 mètres de haut, mais bien devant un playground de basket entièrement fermé par des grilles qui culminent à plus de six mètres. Dehors, le bruit assourdissant de la fourmilière new-yorkaise estompe un peu les contacts rugueux, les mains et bras claqués, et les cris rageurs des meilleurs ballers de The Cage.

Plus qu’ailleurs dans le pays de l’Oncle Sam, The Cage est réputé pour son jeu grit and grind plutôt que showtime à outrance. Oui, on est loin de Venice Beach et son court coloré. Tel un ring de boxe, on rentre dans La Cage avec un scénario en tête, mais on ne sait jamais comment on en ressort. Mais au fait, pourquoi le terrain est-il entouré de ce grillage menaçant ? Le West 4th Street Court a vu le jour à la toute fin du XIXème siècle en pleine période de réorganisation des rues de la Grosse Pomme. C’est entre autre à la fin des années 1890 que le plan des rues quadrillées voit le jour à NYC. Afin de rester dans l’architecture urbaine du moment, le playground enfile lui aussi son  manteau de grillage. Rien ne changera et The Cage deviendra très vite un lieu incontournable de la balle orange. Pour Arnie Segarra, « comissionner » du playground, l’endroit pousse à philosopher :

« C’est très rugueux… Mais une fois que vous y êtes, vous devenez un bon petit joueur de basket. »

The Cage cultive son image de Bad Boy des playgrounds depuis 1977 et la création de la West 4th League par Kenny Graham. Ligue d’été traditionnelle, elle a fait passer le lieu dans une autre dimension. Plus ancienne ligue (et non tournoi) de la ville qui ne dort jamais, son créateur tire profit de la particularité de l’endroit. Des grilles en guise de sortie de balle, irrespect des lignes blanches, court plus petit qu’un terrain normal, des caractéristiques propices au jeu physique. Sauf que pour tâter la balle orange dans La Cage, il faut être bon, très bon. C’est un code tacite ancré dans le playground depuis sa création. Pas de place pour les débutants ou pour des garçons en manque de confiance en eux. « Tu ne peux pas jouer sur ce terrain, si tu es un mec moyen. » Ces mots proviennent d’un jeune joueur de 25 ans qui doit passer son tour. Il lui reste probablement quelques années avant de fouler le bitume du court mythique. Ça vous donne une idée de l’atmosphère du lieu.

Si ce lieu n’avait pas la dimension qu’il a aujourd’hui sans Kenny Graham, un autre personnage clé a cimenté The Cage est a permis de faire rentrer un peu plus de légende(s). Keith Nash, surnommé Worthy, veille sur son terrain depuis plus de 35 ans. Son rôle ? Être le speaker officiel de la West 4th League et donner des surnoms aux nouveaux joueurs qui s’aventurent dans l’Enfer des playgrounds. Il fait figure de patron et de figure tutélaire dans La Cage. The Cage ne peut pas vivre sans Worthy, et inversement.

C’était leur jardin

Alors forcément, un tel playground donne naissance à des gaillards avec les crocs bien aiguisés pour affronter la NBA et ses requins. Anthony Mason, homme des mains des Knicks de Patrick Ewing a forgé sa réputation rugueuse entre les grilles du West 4th Street Court. Dur sur l’homme, le sixième homme de New York a fait les beaux jours de la franchise, à un game près de ramener le Larry O’Brien Trophy dans la Big Apple en 1994. Autre garçon passé entre le grillage le plus connu  du basket, Stephon Marbury. Enfant du pays, Starbury est né à Brooklyn « à côté » de The Cage. Mais si NY est blindée de playgrounds (500 environ) c’est bien dans La Cage que le meneur perfectionne son jeu et sa technique qui feront de lui un double All-Star puis un demi-dieu en Chine. Un autre New-Yorkais martyrise son corps au West 4th Street Court. Rod Strickland, meneur incontournable des Blazers dans les années 1990, passe des grilles à la Grande Ligue en 1988, drafté par les Knicks. Mais le joueur star du court n’est autre que… Smush Parker. L’arrière NBA éclabousse le playground mythique de son talent et écrase tout le monde sur son passage au début des années 2000. Dans le livre Inside the Cage: A Season at West 4th Street’s Legendary Tournament de Wight Martindale, l’auteur décrit Parker comme un prodige du streetball… mais peut-être trop orgueilleux pour faire son trou en NBA. Visionnaire Monsieur Martindale.

Nous parlions tout à l’heure de l’importance de Kenny Graham qui a ramené la première ligue d’été à New York. La West 4th League a notamment permis d’attirer Kareem Abdul-Jabbar lors d’un été, mais aussi des légendes du streetball tels que Connie Hawkins ou Earl Manigault. Nul doute que les meilleurs ballers de la ville voulaient se fritter avec les grillages de The Cage dans une atmosphère plus dure et physique que nulle part ailleurs. Jackie « Black Jack » Ryan a aussi fait régner sa loi sur le playground fermé. Considéré comme l’un des plus grands streetballers de tous les temps, Black Jack avait de l’or dans les mains. À tel point qu’il est considéré comme l’un des meilleurs shooteurs à trois points de l’histoire n’ayant jamais joué en NBA. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est Chris Mullin. En termes de tir depuis le parking, l’ami Chris en connaît un rayon. Pour parler de La Cage, Jackie Ryan n’est pas en reste :

« Mec, tu dois être dur et physique. Tu ne peux pas être un joueur moyen qui se pointe en demandant poliment à jouer. Non non, tu te feras tuer. »

Une ligue d’été qui permet aussi au lieu de s’ouvrir au public féminin. Et Dieu sait qu’il y a du talent chez les basketteuses de la Grosse Pomme. Depuis les années 1980, les filles étaient habitués à jouer des sortes de All-Star Game durant la mi-temps des matchs décisifs des hommes. Les années passant, six huit, puis douze et aujourd’hui vingt équipes disputent la Womens League, créée et dirigée par Janice Carter. Bourrées de talent, certaines joueuses comme Teresa Weatherspoon ou Cappie Pondexter sont parvenues à se hisser en WNBA grâce à leur expérience des grilles de La Cage.

L’heure de gloire de The Cage

On ne parlera pas ici d’un match avec huit joueurs évacués sur civière, ou d’une baston générale qui aurait ajouté un brin de légende supplémentaire au lieu. Non, le West 4th Street Court a connu son heure de gloire sans match, ni tournoi. Le 20 octobre 2015, l’organisation des Knicks décide de s’investir massivement dans la rénovation de playgrounds new-yorkais. Par manque d’entretien et de soin, beaucoup d’entre eux ne sont plus tout jeunes et ont aussi mal vieilli que Shawn Kemp… et The Cage en fait partie. Goudron abîmé, paniers à deux doigts de lâcher au moindre gros dunk, bref pas les meilleures conditions pour accueillir le gratin du streetball mondial. Autour de Carmelo Anthony et Sasha Vujacic, les Knicks se rendent donc à West 4th Street pour inaugurer un tout nouvel écrin pour le monde de la balle orange.

Bitume entièrement refait, lignes plus blanches que blanches, paniers solides avec du plexiglas et surtout, un goudron orange et bleu. Dans le gris de la Big Apple, le court prend une toute autre dimension et ressort par les couleurs ancestrales de la franchise du coin. Orné du logo officiel des playgrounds de New York (New York City Department of Parks & Recreation), The Cage démarre une seconde vie ce 20 octobre 2015. Bondé d’enfants et d’adolescents, la dimension sociale et scolaire prend une nouvelle importance dans le court le plus hostile de la ville. Franchise player des Knicks en 2015, Melo prend la parole en-dessous de l’un des nouveaux paniers et insiste sur la particularité du lieu et la nécessité de donner aux ballers le meilleur espace possible pour délivrer du grand spectacle :

« West 4th est un playground emblématique. J’ai grandi ici, j’y ai passé de très bons moments et avec les Knicks, je me devais d’aider à la rénovation du court. »

Sympa le Melo. Plus sérieusement, on ne peut qu’être reconnaissant envers la franchise qui œuvre pour sa ville et ses playgrounds. Si The Cage reste l’emblème de cette politique solidaire d’aide à la rénovation, la franchise de Patrick Ewing s’est aussi occupée de réhabiliter le playground de Dyckman et des courts dans le Bronx.

La Cage a elle aussi son moment de cinéma avec le film Eddie (1996). Un film dont la protagoniste, une fan inconditionnelle des Knicks, devient coach de l’équipe après avoir remporté un concours de lancers-francs. Trashtalking à outrance, Dennis Rodman et Larry Johnson se font détruire dans des joutes oratoires avec Eddie. La jeune femme est adulée dans tout New York, encore plus quand elle se rend à West 4th Street.

Et maintenant ?

Nouvelle jeunesse sur le court le plus fermé de New York. Les couleurs du playground et ses meilleurs ballers continuent de faire perdurer la tradition de La Cage. La marque Nike sponsorise la West 4th Street League depuis maintenant plusieurs années et assure à la ligue d’été un prestige et la venue de joueurs hors des frontières américaines. On vient jouer à West 4th street depuis le Japon, des fans irlandais s’y sont rendus en tant que spectateurs pour voir le mythe autour de The Cage. Un baller de Toronto raconte qu’il est saisi et impressionné par le cadre unique du lieu et son ambiance hostile. Rajoutez à cela le développement de la ligue féminine avec un nombre croissant d’équipes année après année et vous obtenez un playground qui avance avec son temps, tout en gardant son essence.

Le fil rouge de ce voyage temporaire à The Cage est inévitablement le caractère rugueux et dur de l’endroit. À travers les citations de quelques uns des tauliers du court, on s’aperçoit très vite que La Cage n’est pas un terrain comme les autres. Par son architecture, son environnement, ses codes, son style, le court de West 4th Street construit physiquement et mentalement des dizaines de joueurs, en permettant à ces derniers de jouer n’importe où après. Pour finir cette fiche estampillée sang et coup durs, Arnie Segarra donne sa vision du lieu :

« Tu dois courir vite, tu dois vite shooter. Cela devient intense et physique. Les joueurs crient et se battent. La testostérone explose, c’est la loi de la rue en action que tu regardes. Et cela fait de toi un meilleur joueur. »

Prêts à traverser l’Atlantique pour confirmer ses propos ?

Source image : YouTube/Washington Post


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