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Marques Haynes : le dribble dans la peau pour une révolution

Marques Haynes

Si Marques Haynes est considéré par beaucoup comme le meilleur dribbleur de l’histoire, les Harlem Globetrotters n’avaient aucune idée de sa capacité à humilier les gens par son handle. Normal, il a longtemps caché ce talent.

Source image : Youtube

Il est des hommes qui ont révolutionné la façon de jouer au basketball dont la place dans les livres d’histoire est bien faible comparée à leur impact. Marques Haynes est de ce calibre-là. Des décennies avant que le showtime pose ses valises à Los Angeles, des années avant que Bob Cousy apporte cette touche de magie sur les parquets NBA, le meneur des Harlem Globetrotters régalait déjà les foules grâce à sa vitesse, son handle et sa capacité de création. Mais n’étant jamais passé par la Grande Ligue – ségréguée ou très peu intégrée lors de son prime – son influence sur le basket moderne n’est pas reconnue à sa juste valeur.

Lorsqu’il rejoint les Globetrotters, Marques Haynes ne semble être qu’un bon joueur de plus dans l’empire mis sur pied par Abe Saperstein. D’ailleurs, il débute au sein de l’équipe réserve des Trotters, avant de rejoindre suite à une prestation exceptionnelle le groupe des tauliers. Il faut dire qu’avant cela, il n’a pratiquement jamais exposé ses qualités exceptionnelles.

Depuis ses débuts entre le lycée Booker T. Washington et la fac de Langston, Marques Haynes a certes montré du talent et du leadership, de la confiance en lui, mais il n’a jamais fait de vague. De l’efficacité, pas de spectacle. Donc forcément, il n’est pas catalogué comme showman exceptionnel au sein du roster des Globetrotters. Pourtant…

Un affront qui déclenche une leçon

Pourtant si Youtube existait dans les années quarante, une mixtape de son unique craquage aurait déjà fait le tour de la toile et mis en avant le phénomène. Alors que Haynes joue peinard – enfin en enchaînant les victoires et les reconnaissances – depuis trois ans avec Langston, sa qualité de dribble n’a pas encore été présentée au grand public. Certes, il est difficile de passer à côté son aisance, mais il n’abuse pas, ne fait usage d’aucune facétie. Il faut dire qu’entre son cursus au lycée et son coach à la fac, les fondamentaux sont mis à l’honneur et un tel écart de discipline ne saurait être toléré. Mais un affront va changer la donne.

En février 1945, alors que Marques Haynes et sa fac sont à Bâton Rouge en Louisiane pour défendre leur titre de Conférence Sud Ouest, le meneur tue le temps en regardant la rencontre entre Southern University – qui évolue à domicile – et Samuel Hudson College. Une boucherie, les locaux s’imposant 55 à 21. Mais sur le banc des perdants, petite fac peu réputée, le coach n’est autre que Jackie Robinson. Oui, celui qui quelques mois plus tard va faire tomber la barrière raciale en Major League Baseball avec les Dodgers. Alors certes, il n’est pas encore ce pionnier, mais sa carrière universitaire à UCLA en fait tout de même une référence pour les athlètes afro-américains.

Lors de cette lourde défaite, les Dragons de coach Robinson ont dû subir une humiliation de la part des joueurs de Southern University qui se sont mis en mode showboat – dribbles excentriques, passes dans le dos – lors du dernier quart-temps. Un spectacle pas du tout au goût de Marques Haynes qui juge ce comportement peu sportif. Il se promet de rendre la monnaie de leur pièce aux fanfarons s’il les rencontre en finale.

La première démonstration

Le plan se déroulant sans accroc, Langston arrive jusqu’à l’ultime marche, tout comme Southern University. Sans fuite également, Marques Haynes n’ayant parlé à personne de son stratagème. À trois minutes de la fin de la rencontre, son équipe se balade avec dix-neuf points d’avance. La revanche peut commencer. Dribbles dans le dos. Entre les jambes. En faisant rebondir la balle très haut. Puis très bas. Les adversaires le prennent à deux, en vain. Il court d’un coin à l’autre du terrain. Accélère. Ralentit. Change de direction comme de rythme.

La foule est en délire devant cette démonstration de virtuosité balle en main. Seul coach Gayles est furieux. Il hurle sur son joueur de cesser la plaisanterie. Marques Haynes l’ignore. L’horloge défile, l’hystérie se poursuit. Les spectateurs sont debout et balancent tout ce qu’ils trouvent sur la parquet en reconnaissance du spectacle proposé. Un show jamais vu auparavant. Alors que les dernières secondes approchent, Zip Gayles ne tient plus et rentre sur le terrain pour stopper Haynes. Son joueur le feinte, sprinte jusqu’au panier adverse pour marquer un lay-up au buzzer puis continue son effort jusqu’au vestiaire, poursuivi par son coach fou de rage. Quelques heures plus tard, l’orage est passé et Marques promet à Gayles de ne plus jamais faire cela. Et il s’y tient lors de sa dernière saison à Langston.

Les Globetrotters découvrent à leur tour Marques Haynes

Si bien que lorsqu’il débarque chez les Globetrotters, son talent de dribbleur hors norme est inconnu. Certes, on voit bien qu’il est loin d’être un manche balle en main et qu’il sait jouer au basket. Suffisamment bien en tout cas pour faire partie de la poignée de prétendants à passer le cut lors du camp d’entraînement de l’automne 1946. Il rejoint dans un premier temps l’équipe deux, baptisée Kansas City Stars, de l’empire des Globetrotters. Son premier trip avec la formation est en direction de Mexico City. Lors de celui-ci, il dévoile son talent caché et éclabousse la tournée de sa classe.

Alors que les Stars se pointent avec seulement six joueurs, la sélection régionale mise en place pour les affronter dispose de vingt jugadores prêts à en découdre. Une différence non négligeable sur la durée d’une rencontre, surtout quand celle-ci se déroule à plus de deux mille mètres d’altitude. Résultat, alors que le quatrième quart-temps débute, les Américains ne mènent que d’un point. Pire, ils se retrouvent à quatre car deux joueurs ont atteint leur quota de fautes. Et ils commencent à sérieusement tirer la langue. La situation est mal embarquée, le rapport de force est en faveur des locaux.

Sauf que Marques Haynes décide de prendre les choses en main. Alors que les siens pensent poser un temps mort pour souffler, il réclame la balle en leur disant d’en profiter pour se reposer. Le show passé inaperçu lorsqu’il était à Langston reprend de plus belle. À genou, assis, en glissant sur le parquet…. toute la panoplie y passe. Une fois encore, personne ne peut lui subtiliser la gonfle. Comme contre Southern University, il fait la totale à ses adversaires. À une subtilité près : ce n’est pas pendant deux grosses minutes qu’il humilie ses opposants, mais durant l’intégralité de la dernière période. Inimaginable. Avant de conclure, comme à la fac, par un lay-up au buzzer.

Marques Haynes et ses coéquipiers se marrent

Pendant tout ce temps, alors que les Mexicains coursent Marques Haynes, ses coéquipiers s’amusent. Ils s’installent sur le parquet, simulant un jeu de dé. Puis à leur tour, ils courent après le dribbleur fou, essayant aussi de récupérer le ballon. En vain. Un souvenir qui fait marrer Haynes, des années plus tard :

C’était la première et la dernière fois que j’ai fait cela. Tout le foutu quart-temps. Je ne le conseillerais pas.

Forcément, une telle démonstration arrive vite aux oreilles de Saperstein. Toujours aussi prompt à saisir une opportunité pour son business, le boss des Globetrotters installe la routine de dribble de Marques Haynes dans le scénario des matchs et promeut rapidement le joueur avec l’équipe première. Il l’associe ainsi avec son autre star, Goose Tatum, pour former le meilleur duo de l’histoire des Trotters. Une doublette qui va participer aux nouveaux exploits de l’équipe dans les années qui arrivent.

Que ce soit au sein des Globetrotters ou ensuite avec sa propre formation Marques Haynes révolutionne le jeu par sa vista et son handle. Durant quarante ans, il régale sur les parquets, au point d’être considéré par beaucoup comme le meilleur dribbleur de l’histoire, inspirant d’autres meneurs de génie comme Bob Cousy ou Pete Maravich. Qu’il soit ou non le boss ultime du handle, une chose est sûre, sa capacité à manier le ballon est à la base de ce qu’on peut voir aujourd’hui chez de nombreux meneurs, à coup de feintes, changements de rythme ou de direction. Cet artiste, des années avant l’explosion de la NBA, a posé les fondations du showtime, au rythme effréné de 348 dribbles par minute.

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