Old-School

Marques Haynes : une bénédiction mais aussi un casse-tête pour Abe Saperstein

Marques Haynes

Si Marques Haynes était un baller d’exception, il était aussi un homme de principes. Alors forcément, supporter Abe Saperstein comme propriétaire ne pouvait pas durer éternellement, ce qui a mis fin à son aventure avec les Harlem Globetrotters.

Source image : Youtube

Il est des hommes qui ont révolutionné la façon de jouer au basketball dont la place dans les livres d’histoire est bien faible comparée à leur impact. Marques Haynes est de ce calibre-là. Des décennies avant que le showtime pose ses valises à Los Angeles, des années avant que Bob Cousy apporte cette touche de magie sur les parquets NBA, le meneur des Harlem Globetrotters régalait déjà les foules grâce à sa vitesse, son handle et sa capacité de création. Mais n’étant jamais passé par la Grande Ligue – ségréguée ou très peu intégrée lors de son prime – son influence sur le basket moderne n’est pas reconnue à sa juste valeur.

Si Abe Saperstein tient en Marques Haynes un joueur d’exception qui lui permet de faire fructifier son business et voir toujours plus grand pour les Globetrotters, tout n’est pas idyllique pour autant. En effet, contrairement à la majorité de ses coéquipiers, le dribbleur n’hésite pas à tenir tête au propriétaire, ne goûtant guère son attitude vis-à-vis des Afro-américains ou son caractère tyrannique. 

Deux hommes sur des longueurs d’onde très différentes

Très rapidement, Marques Haynes cerne les méthodes de Saperstein. Son manque de considération pour “ses Noirs” qui lui permettent de faire du business. Dès son premier voyage avec les Globetrotters même. Haynes est choqué de voir que Jesse Owens – qui gère l’organisation de l’équipe – être traité comme un animal de foire. Quand il pourrait se contenter de faire un speech sur ses exploits à Munich, sur la façon dont il a vécu l’aventure ou encore sur son traitement depuis son retour aux pays, le quadruple médaillé d’or se voit contraint de courir contre des chevaux ou de réaliser toute sorte d’excentricité. Un délire de Saperstein que n’apprécie guère Marques Haynes. Qui pose surtout les bases d’une relation complexe entre les deux hommes, complètement en décalage.

Alors, il faut souvent faire contre mauvaise fortune bon coeur. Même si Abe n’est pas sa tasse de thé, Marques Haynes profite de jouer au basket dans tous les coins du pays et même au-delà des frontières. Tout en encaissant les propos et comportements déplacés et racistes du boss. Sans pour autant les oublier ou les pardonner. Comme lorsque Abe déclare qu’un Noir n’a pas besoin d’autant d’argent qu’un Blanc. Ou quand il a voulu glisser à Marques Haynes un petit billet dans l’allégresse d’une belle victoire. « Profites-en pour t’amuser un peu ». Si plusieurs coéquipiers ont accepté le cadeau sans broncher, le petit gars de l’Oklahoma a rendu l’argent en demandant plutôt qu’il soit mis sur sa paie.

Marques Haynes, une légende des Globetrotters

Malgré cette relation compliquée, Haynes et les Trotters brillent sur les parquets et s’offrent des performances marquantes, en particulier en 1948 puis 1949 face aux Lakers. Avant la première confrontation, il est l’un des rares Globetrotters a réalisé l’importance de la rencontre. Saperstein voit un super business dans ce match. La plupart des joueurs préféreraient se reposer au milieu des tournées épuisantes. Mais Marques Haynes compte bien être à 100%. Il est primordial pour lui de mettre à mal la supposée supériorité des Lakers. Et d’une certaine façon la prétendue infériorité des Afro-américains.

Lorsque les siens sont menés à la mi-temps, il est celui qui rameute les troupes. Il aborde le changement de stratégie, plus appuyée sur l’adresse et les joueurs extérieurs. Il se donne tellement durant le match qu’il ne peut pas célébrer la victoire. Suite à deux contacts rugueux avec le George Mikan, il se blesse au dos. Il refuse de sortir même si la douleur se lit sur son visage et ses déplacements. Et le lendemain, sa saison est terminée suite au verdict de l’imagerie médicale : vertèbre cassée. Et Marques Haynes a joué quasiment une mi-temps avec cette blessure !

Lors du second match un an plus tard, la sortie est bien plus douce. Là encore, sur une victoire des Trotters. Mais cette fois-ci éclatante. Et alors que des caméras sont là pour filmer la rencontre, Marques Haynes peut faire son show grâce à l’avance confortable des siens. Des images qui ont exposé au plus grand nombre son incroyable talent, et par conséquent donné un coup de boost énorme à l’image des Globetrotters. De quoi se frotter les mains pour Saperstein.

La rupture

Pour quelques saisons encore, mais plus très longtemps. Abe Saperstein s’enferme de plus en plus dans sa mégalomanie et son manque de respect envers ses joueurs. Déconnecté de leur réalité. Contrairement à de nombreux autres Trotters, Marques Haynes ne compte pas laisser le proprio des Totters régner comme un tyran sur sa carrière. Quand beaucoup se contentent de moqueries dans son dos en acceptant leur traitement, Haynes n’est pas du genre à fermer les yeux sur un comportement qu’il ne tolère pas.

Si bien qu’au moment d’attaquer la saison 1953-54, pas de trace de Marques dans le roster. Silence radio de la part de Saperstein qui essaie de garder ce départ secret pour s’en sortir avec une pirouette en tentant de refourguer le contrat – pourtant fini – de Marques à une franchise NBA. Quand il se rend compte que la rupture est actée dans la tête de son joueur, il communique pour rejeter la faute sur celui qui a osé lui tenir tête. En rejetant la faute sur son joueur ou sur la législation. En appelant ses contacts dans la presse pour mettre la pression à Haynes. Mais rien n’y fait. Le 31 octobre 1953, soit six ans après son arrivée à son premier camp d’entraînement, Marques Haynes quitte le Black Five.

Les détails exacts ne sont jamais sortis sur les raisons de ce départ, Haynes ne s’exprimant guère sur ce sujet. Mais selon plusieurs sources, il était bien en fin de contrat, et il a refusé la nouvelle offre de Saperstein dont certaines clauses ne lui convenaient point. Pour autant ces désaccords contractuels ou juridiques ne justifient pas à eux seules la rupture. Le malaise est bien plus profond qu’une question d’argent ou de contrat. Elle illustre parfaitement le peu d’estime de Marques Haynes envers son désormais ancien employeur.

Une nouvelle aventure et un comeback

Il rentre alors dans son Oklahoma natal se ressourcer. Puis il repart en tournée, montant sa propre équipe de barnstorming, malgré une offre alléchante venue des Philadelphia Warriors, en NBA. Mais qui trouve-t-on dans les actionnaires de Phily à l’époque ? Abe Saperstein ! C’est donc au sein des Harlem Magicians qu’il continue de vivre de sa passion, pour s’offrir une carrière de plus de quarante années. Quatre décennies durant lesquelles il joue plus de douze mille matchs dans une centaine de pays, avant de prendre une retraite bien méritée en 1992. Du gymnase de Booker T. Washington High School de Sand Springs jusqu’à des enceintes comme le Madison Square Garden en passant par des villages reculés d’Afrique ou encore au milieu des lois Jim Crow, il a enjaillé la planète basket, offrant ses dribbles au monde entier.

En repassant dans les années soixante-dix par la case Globetrotters, avec la double casquette entraîneur-joueur. À ce moment-là, Saperstein n’est plus de ce monde. Malade depuis un bon moment, il est décédé en 1966. Marques Haynes s’en est bien assuré en assistant aux funérailles, comme un résumé de l’histoire entre les deux hommes

Je voulais être sûr qu’il ne ressorte pas du cercueil. […] Ok, je l’ai aussi fait par respect.

Une relation bien fissurée suite aux actions en justice intentées par Abe. Mais qui n’ont mené à rien, un juge fédéral ayant mis fin à celles-ci avant le décès de Saperstein. Le tout en demandant clairement au proprio des Trotters de cesser d’importuner et de tenter de ruiner son ancien joueur.

Marques Haynes est désormais lui aussi au ciel, mort le 22 mai 2015. On l’imagine volontiers continuer à dribbler ou se faire un petit Magic Circle avec d’autres anciens membres des Globetrotters, comme lors de son intronisation au Hall of Fame en 1998. Une entrée qui a fait de lui le premier à rejoindre le Panthéon du basket pour son œuvre en tant que joueur des Trotters.

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