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Back to basics : All American Red Heads, les pionnières qui bottaient les fesses des hommes

All American Red Heads

À une époque où sport et féminité s’opposaient, les All American Red Heads ont mis les filles sur le devant la scène basketballistique. Good job girls !

Source image : Youtube

Pour comprendre ce qu’on vit aujourd’hui, il est important de connaître ce qu’il s’est passé hier. C’est ainsi qu’à travers le portrait de différentes équipes ayant brillé bien avant que la NBA ne soit une ligue toute puissante, TrashTalk vous propose de vous replonger dans une partie de l’histoire du basketball aux Etats-Unis, bien loin des tirs du parking et autres Top 10 qui rythment notre quotidien. Aujourd’hui on fait le tour du pays avec la limousine des All American Red Heads.

Au début il y a eu James Naismith. Puis Senda Berenson. Le premier a inventé le basketball. La seconde l’a adapté quelques mois plus tard, en 1892, pour que les filles puissent y jouer. Pas de contact, pas de compétition. Mesdames jouent pour le plaisir, la condition physique, pour la santé. Les règles diffèrent, afin d’éviter la brutalité trop souvent vue chez les hommes pratiquant ce sport. Cela ne serait pas convenable pour les filles.

Des filles au basket ? Quelle idée

Il faut dire qu’à l’époque, activité physique et féminité ne font pas bon ménage au milieu des clichés sexistes. Les institutions se relaient pour brider la pratique du sport aux femmes. Comme l’Amateur Athletic Union qui en 1908 interdit que le filles jouent en public. Ou encore le Comité Olympique US qui ne veut pas du basketball féminin comme discipline olympique. Les raisons de telles oppositions ? Le sport peut rendre les filles trop « masculines ». Les priver de leur beauté et de leur charme en apportant trop de muscles. Donc on veut bien qu’elles fassent quelques efforts, mais faut pas pousser pour qu’il soit pratiqué en compétition, ce n’est pas compatible avec la féminité. Et puis qui va s’occuper de la maison ?

Rien de très reluisant pour la gente féminine avec la mentalité du début du vingtième siècle. Elles ont peu d’opportunités pour tâter la gonfle car considérées trop faibles. Tout donner sur le parquet n’est pas dans leur nature. Elles sont appelées à devenir coiffeuses, enseignantes, infirmières… mais certainement pas balleuses.

Les premières opportunités

Un léger frémissement se fait quand même sentir dans les années vingt avec quelques entreprises qui se risquent à sponsoriser des équipes de filles. Les Roaring Twenties offrent plus d’opportunités de divertissement, des groupes privés s’immiscent dans le sport. Les femmes ont le droit à quelques miettes. Certaines équipes tirent quand même leur épingle du jeu entre la fin de la décennie et le début de la suivante, à l’image des Chicago Romas et des Philadelphia Tribunes Girls.

Comme leurs homologues masculins, les filles de ces formations passent une bonne partie de leur vie sur les routes, en barnstorming. C’est d’ailleurs un habitué de ces tournées qui va être à l’origine d’une formidable aventure. Connie Mack « C.M. » Olson joue et gère les Terrible Swedes, une équipe composée à l’origine de joueurs issus de l’immigration suédoise. Pour se démarquer de la concurrence, les Terribles s’appuient sur un jeu spectaculaire, le Five n’ayant pas le niveau des meilleurs formations de barnstorming de l’époque. C.M. est d’ailleurs l’un des pionnier de la passe dans le dos dans les années vingt.

Basket + salon de beauté = All American Red Heads

Alors que son temps en tant que joueur touche à sa fin, il songe à d’autres opportunités business avec sa femme Doyle, propriétaire de plusieurs salons de beauté dont un à Cassville, dans le Missouri. C’est là que tout commence. Qu’est-ce qui le fait pencher pour une équipe de filles ? Plusieurs hypothèses jamais réellement validées existent. Est-ce parce que des employées de sa femme jouaient également au basket ? Est-ce plutôt son amour du basket qui à pousser le couple à engager des basketteuses dans les salons ? Rien n’est précis, mais le lien entre les deux mondes est à la base du projet.

Doyle d’ailleurs participe à la réflexion. Elle suggère le nom de Red Heads, deux des premières filles de l’équipe étant rousses. Elle se charge par la suite des teintures pour harmoniser les chevelures au sein du groupe. Un look reconnaissable qui sert de signature à cette formation. C.M. lui ajoute All American pour toucher un maximum de monde. Nous sommes en 1936, bienvenue aux All American Red Heads.

Petit problème, les équipes de balleuses ne courent pas les rues à l’époque. Donc impossible de trouver des adversaires régulièrement.  Olson décide de se frotter aux mecs du coin, avec les règles du basketball masculin (au début du siècle, les différences de règlement sont importantes). Les All American Red Heads s’attaquent donc au dogme de l’incompatibilité entre féminité et compétition, sur le terrain des hommes. Pas de quoi faire peur au visionnaire C.M. qui aime le risque.

Que ce soit par conviction profonde ou purement pour des questions business, ce coup de pied dans la fourmilière est un coup de maître. Les débuts locaux sont bien reçus et encourageants, Olson vise donc plus grand. Il en a l’expérience avec les Terrible Swedes, il a les épaules pour organiser des tournées. Un ancien des Swedes, Bill Surface, vient d’ailleurs lui apporter un peu d’aide en tant que coach. Point potin : le Billou se marie avec Peggy Lawson, l’une des premières joueuses des All American Red Heads pour former le premier couple coach-player de la formation. Trois autres suivront.

Des stéréotypes mis à mal

Refermons la page agence matrimoniale et revenons-en au basket. Le gros coup marketing de mettre sur un pied d’égalité la féminité et les qualités athlétiques porte ses fruits et la formation bouscule les règles du genre sur les parquets. Les filles ne le savent pas encore, mais elles pavent la route des opportunités futures pour les basketteuses, les sportives, et même les femmes d’une façon générale. En se montrant compétitives – elles remportent chaque saison plus de 70% de leurs rencontres – elles mettent à mal les stéréotypes. Oui, elles peuvent courir sur tout le parquet. Oui, elles peuvent répondre physiquement, techniquement et tactiquement aux hommes. Et cela en restant féminines.

Cela attire les foules. En plus de leur niveau sur les parquets, les All American Red Heads suivent les conseils d’Olson et ajoutent de nombreux tricks à leur répertoire. Il faut sortir du lot pour se démarquer et botter les fesses des hommes ne suffit pas aux jeunes femmes. Bien entendu, le rapprochement avec les Harlem Globetrotters est vite fait avec cette capacité à divertir les foules de plus en plus nombreuses. Comme les hommes de Saperstein, les filles d’Olson mettent en place une sorte de Magic Circle à l’échauffement. Elles jouent la comédie pendant la rencontre. Et pour pouvoir placer les tricks, le classique « on prend vite le large puis on s’amuse avant d’éventuellement remettre un coup d’accélérateur si nécessaire » est de la partie.

Avec l’entrée en guerre des USA au début des forties, les All American Red Heads connaissent un coup de mou. Le barnstorming s’essouffle à cause du rationnement sur l’essence. De nombreuses femmes bossent  pour participer à l’effort de guerre. Certaines quittent l’équipe, même si la formation dispute toujours quelques rencontres, en particulier pour des levées de fonds. C’est d’ailleurs une composante essentielle de l’organisation des All American Red Heads, même après le conflit.

Orwell et Lorene Moore prennent le contrôle

Une fois celui-ci terminé, les Rousses reprennent la route de manière intensive. Le groupe a changé et quelques visages les plus marquants de l’histoire des Red Heads débarquent. Tout d’abord Hazel Walker en 1945. Star du basketball féminin (chez les jeunes puis en AAU), elle devient coach-joueuse pendant un peu plus d’un an. Puis, Orwell Moore qui arrive dans l’organisation avec sa femme Lorene. Il entraine d’abord l’équipe deux des All American Red Heads. Le couple se retrouve rapidement promu, Olson laissant partir Walker qui a dans la tête de monter sa propre équipe. Il la remplace sur le banc par Orwell.

Moore devient donc le boss du sportif et sa femme enfile les paniers comme des perles, au point d’être la meilleure scoreuse de l’histoire avec plus de 35 000 pions. De quoi faire dire à sa fille, des années plus tard lors de l’introduction des Red Heads au Hall of Fame

« Ma maman, la meilleure scoreuse de l’histoire. Pouvez vous imaginer cela ? Kareem (en s’adressant à KAJ), tu n’es rien à côté de ma maman. »

Les Red Heads enchainent les matchs et les kilomètres dans leur limousine aux couleurs de l’équipe. Elles jouent plus de 150 rencontres chaque saison de novembre à mai. Avec un mot d’ordre : faire plaisir aux gens, offrir du bonheur. La victoire n’est que secondaire, car demander aux filles d’être à 100% tous les soirs est impossible avec un calendrier aussi chargé. La fatigue et les blessures ternissent d’ailleurs un peu le bilan. Pourtant elles accumulent les succès sportifs (129 en 169 matchs en 1950, 134 victoires en 1953). Mais aussi médiatiques tant leur aura dépasse le cadre du parquet. Elles sont appréciées du public et de la presse qui salue leur disponibilité et leur enthousiasme, ainsi que leurs performances pleines de classe et d’élégance.

L’Amérique sous le charme

Le phénomène est désormais national, les All American Red Heads squattent dans les journaux, magazines et même à la télé à l’aube d’un changement majeur. Changement, mais dans la continuité quand en 1954 Olson décide qu’il est temps pour lui de se retirer. C’est Orwell Moore qui prend le relais, même s’il lui faut 10 ans pour payer son dû à l’ancien proprio. Il poursuit avec la même ligne directrice pour recruter les meilleures joueuses du pays. En s’appuyant sur un règlement strict pour les filles qui représentent l’équipe non seulement sur les parquets, mais aussi en dehors. Ce professionnalisme, l’importance de la vie de groupe sont aussi des composantes essentielles du succès et des avancées générées.

Les All American Red Heads font changer le regard sur le sport féminin avec cette attitude. Il y a une énorme fierté à faire partie de cette famille, chacune sait ce que cela implique comme devoir. Mais aussi comme chance. Celle de sortir de leur communauté, de voir le pays, à une époque où la place de la femme est vite réduite à celle de mère. Elles sont des modèles. Elles profitent de la confiance accumulée et des leçons apprises pour s’affirmer ensuite une fois leur carrière sportive bouclée.

Camp Courage

Avant de quitter le coaching en 1960 pour se concentrer uniquement sur l’organisation, Orwell Moore met en place un show à la mi-temps. Les All American Red Heads réalisent elles-même les numéros de jongle ou de dribble. Une fois en retrait, Moore s’attaque à un gros chantier. Sa formation attire de plus en plus de jeunes filles qu’il faut préparer. Pour cela il met en place Camp Courage, un camp d’entrainement qu’il rachète. Si jusqu’à présent il gérait le recrutement et la détection de manière un peu archaïque au gré des possibilités, il possède désormais son propre lieu pour centraliser tout cela.

Début des hostilités à l’été 1971. Ce nouveau pied à terre permet aux All American Red Heads d’être employées sur l’année. Lorsque la saison est bouclée, elles taffent à l’organisation du camp. Dans un monde et une Amérique qui ont bougé, une telle colonie de vacances sportive qui s’adresse certes au futures Red Heads mais aussi à un public plus large – différents sports – qui souhaitent s’entrainer avec des objectifs élevés comme les Jeux olympiques prouve l’impact du taf réalisé par ces filles.

Le Titre IX valide les travaux…

En 1972, l’avancée dépasse le cadre athlétique et n’est pas le fait des Red Heads. En effet, le titre IX – amendement qui interdit toute discrimination sur la base du sexe dans les programmes d’éducation soutenus par l’État – est voté. Si l’objectif n’est pas le sport, il l’impacte car l’activité physique dans les lycées et les universités entre dans son cadre. Les facs doivent donc filer du blé pour les programmes féminins, autant que pour le ceux masculins, malgré les réticences de la NCAA. Si bien qu’à la fin des seventies, le sport féminin au lycée et à la fac explose.

Alors bien sûr, l’égalité des sexes – toujours pas complète aujourd’hui – n’est forcément pas une réalité. Mais les progrès existent et des barrières tombent . Consciemment ou non, les All American Red Heads y ont participé, oeuvrant pour que les femmes ne soient pas seulement réduites à un rôle de faire-valoir. Problème, cette ouverture du sport cause un retour de flammes.

… mais annonce le déclin des Red Heads

De nombreuses filles passent maintenant par les équipes universitaires et le pool de recrutement se réduit pour Orwell Moore. Surtout qu’une fois sorties de la fac, les opportunités loin du sport (avec de meilleurs salaires et des conditions plus sympathiques que passer sa vie entre voiture et parquets) et celles de rejoindre des équipes dans les ligues pro diminuent le nombre de candidates. Si voyager était un plus qui attirait quelques décennies plus tôt, cela n’a plus la même importance dans les eighties. Les déplacements sont plus simples et les gens visitent le pays plus facilement.

En outre les divertissements se sont développés, la concurrence est plus forte, plus variée. Surtout pour les filles qui peuvent désormais faire plus d’activités, pas seulement se contenter de regarder. Si le basket universitaire est un frein pour le recrutement au sein des All American Red Heads, il est aussi leur ennemi. Il attire le public qui a désormais plus de possibilités pour voir du basket féminin, sans attendre la venue des filles de Moore. Les avancées auxquelles elles ont oeuvrées causent leur déclin.

Dans ces conditions, Orwell Moore sent bien que la fin est proche. Il n’a qu’un objectif en tête : tenir jusqu’à la saison 1986 pour célébrer le demi-siècle des Red Heads. Pour cette dernière danse, la période faste où trois équipes jouaient quasiment 200 matchs chacune est loin. Une seule formation subsiste et dispute 121 rencontres. Mais une chose reste constante : leur domination, avec 114 victoires, dont la dernière à Cassville dans le Missouri. La boucle est bouclée.

Une contribution à honorer

Pourtant, ce n’est pas la fin de l’histoire des All American Red Heads. D’une part car cette grande famille continue de se réunir régulièrement, depuis 1996, pour se retrouver et se rappeler qu’il y a plus que le basket. D’autre part car il est impossible de passer à côté de leur apport pour le sport et la société. C’est logiquement que le taf est récompensé, une première fois en 2011 avec l’introduction au Women Basketball Hall of Fame. Puis un an plus tard, elles deviennent la première équipe féminine à faire leur entrée au Hall of Fame. Les deux fois sans Lorene et Orwell Moore, respectivement décédés en 2002 et 2009.

Une façon évidente de saluer leur contribution au développement du basket et au changement de la vision des femmes dans le sport. Ces pionnières ont défié l’ordre établi et les stéréotypes de leur époque pour offrir de nouvelles opportunités aux filles. Le combat n’est – comme souvent malheureusement – pas fini, mais le chemin parcouru est énorme. Ce succès – leur succès – est prodigieux. Chères All American Red Heads, merci pour les travaux !

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