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Back to basics – les SPHAS : la fierté de la communauté juive au basketball, véritable symbole face à l’antisémitisme des années 30

Les SPHAS - South Philadelphia Hebrew Association

Pendant deux décennies, les SPHAS ont été le symbole de la communauté juive sur un terrain de basket.

Source image : Youtube

Pour comprendre ce qu’on vit aujourd’hui, il est important de connaître ce qu’il s’est passé hier. C’est ainsi qu’à travers le portrait de différentes équipes ayant brillé bien avant que la NBA ne soit une ligue toute puissante, TrashTalk vous propose de vous replonger dans une partie de l’histoire du basketball aux Etats-Unis, bien loin des tirs du parking et autres Top 10 qui rythment notre quotidien. Aujourd’hui on se rend en Pennsylvanie pour rendre visite aux SPHAS, les joueurs de la South Philadelphia Hebrew Association.

17 octobre 1959 au Madison Square Garden. Les Harlem Globetrotters se défont sans forcer des SPHAS (68-42) devant 18 000 spectateurs. Il s’agit du dernier match de l’histoire de l’équipe de Philadelphie, quelques mois avant leur fin officielle. Mais déjà, depuis quelques années, la South Philadelphia Hebrew Association n’est plus que l’ombre de la formation dominante qui a régné sur le basket, du milieu des années 1920 jusqu’aux années 40.

C’est l’arrivée de la BAA en 1946 qui marque le début de la fin pour les SPHAS. Il faut dire que leur boss, Eddie Gottlieb, a désormais d’autres projets en tête. Des projets justement liés à la nouvelle ligue professionnelle. Il participe activement à sa création et à son développement avec sa franchise. Mais pas celle des SPHAS, celle des Philadelphia Warriors. Son désintérêt pour son premier amour est tel que les SPHAS jouent désormais régulièrement leurs matchs à domicile… loin de Philadelphie, afin de laisser la place aux Warriors. Sympa pour l’une des premières dynasties de l’histoire du basket. Trêve de lamentations, retournons plutôt voir ce qui a fait la grandeur de ces SPHAS.

L’intégration des Juifs aux États-Unis, à Philadelphie et au basket

À la fin du dix-neuvième siècle, Philly est une ville qui attire les immigrés venus d’Europe de l’Est et de Russie. Dans le lot, de nombreux Juifs qui fuient les persécutions et cherchent à vivre leur propre American Dream.

À la même période, le basketball fait aussi son chemin à travers les USA, depuis son invention par le Docteur James Naismith en 1891. Dans la Cité de l’Amour fraternel comme sur l’ensemble du territoire, ce sont les YMCA qui agissent comme vecteur de transmission pour la balle orange. Et rapidement, leurs homologues au sein de la communauté hébraïque – les YMHA – reprennent ce sport à leur compte.

Un sport jeune qui attire les immigrants ? Ils y voient un moyen de faire leur trou et de s’intégrer, la balle orange étant beaucoup plus facile d’accès que le baseball ou le foot américain. Il suffit de poser un panier quelconque sur un mur ou un poteau, de confectionner un semblant de balle : et zou, on joue au basket. Cette pratique urbaine par essence lui ouvre les faveurs dans les différents ghettos, en particulier les quartiers juifs. Des équipes se forment pour représenter les différentes communautés au début du vingtième siècle. La communauté juive, dans le sillage des YMHA, est de la partie.

Elle développe son propre style de jeu, avec du mouvement, des coupes vers le panier, et ce de manière très rapide. Moins rugueux, plus axé sur les déplacements des joueurs. Rapidement, le basketball est associé à cette communauté, non sans préjugés. Si d’un côté on considère qu’ils possèdent une plus grande dextérité et intelligence de jeu, on constate que s’ils bougent davantage sur le parquet, c’est qu’ils sont moins aptes à encaisser les contacts. Ce n’est que le début des idées préconçues au sujet de la communauté hébraïque dans le basket. En attendant la montée de l’antisémitisme au cours du vingtième siècle, qui va connaitre son apogée dans les années quarante…

Les débuts des SPHAS

À Philly, le quartier juif se trouve au sud de la ville. Dans une partie de South Philadelphia composée de nombreux regroupements communautaires. C’est là qu’entre 1914 et 1916, le lycée local remporte trois titres consécutifs de la ville dans le sillage d’Eddie Gottlieb, Hughie Black et Harry Passon. Après le diplôme, les jeunes hommes poursuivent leur kiff avec la balle orange. Ils jouent sous le patronage de la YMHA locale et souhaitent étudier le basketball.

Malheureusement pour eux, après une première saison en American League of Philadelphia, la YMHA refuse de continuer l’aventure, trouvant le sport trop violent pour apporter sa contribution. Gottlieb, Black et Passon se rapprochent alors de la South Philadelphia Hebrew Association pour être leur sponsor. Les uniformes floqués du SPHA débarquent, l’équipe est née. Et même si là encore l’union ne dure qu’un an, désormais un peu plus à l’aise dans leur business les trois jeunes hommes s’occupent eux-mêmes de l’équipement et conservent le SPHA, écrit en hébreux.

Le maillot des SPHAS

Des progrès remarqués

Nous sommes alors en 1919 et l’équipe est donc indépendante, semi-professionnelle et composée uniquement de joueurs juifs. Ils touchent environ cinq dollars par rencontre. Une misère sur l’échelle de la NBA actuelle, mais un détail sans importance pour des gars qui ne pensent pas vivre de leur passion et qui disposent déjà d’un emploi. Pour ajouter au côté archaïque de leur organisation, les SPHAS ne disposent pas de salle pour jouer. Ils se débrouillent au cas par cas, une situation leur valant le surnom de Wandering Jews (les Juifs Errants).

Ils évoluent dans des ligues mineures, d’abord sans grand succès. Jusqu’en 1923-24 et le titre au sein de la Philadelphia League, validé par un doublé l’année suivante. Ils cherchent alors une compétition plus relevée et rejoignent l’Eastern League. Certes, le niveau monte d’un cran, mais l’organisation est toujours aussi aléatoire. Si bien que la ligue s’écroule rapidement. Pas un problème pour les SPHAS qui se permettent déjà des matchs en dehors du cadre de l’Eastern League contre d’autres équipes du coin, afin de remplir les caisses. Mission financière qui incombe à Eddie Gottlieb qui s’éloigne des parquets, ayant compris que sa place n’est pas sur le terrain mais en coulisse pour tirer les ficelles. Les débuts d’un formidable parcours, pour un des futurs plus grands managers de son époque.

South Prime Hebrew Association

La renommée de l’équipe a grandi, et ils se rendent compte qu’ils peuvent viser encore plus haut lors de ces rencontres. En se frottant occasionnellement aux formations de l’American Basketball League (ABL), ils savent qu’ils ont le niveau pour franchir un nouveau palier. La question du barnstorming se pose alors. Mais finalement, en 1926-27, ils optent pour l’ABL. Petite nouveauté, ils changent de nom pour s’appeler Philadelphia Warriors. Cela vous dit quelque chose ? Logique, c’est le même nom que Gottlieb – qui ne joue plus mais gère l’équipe – choisira des années plus tard pour sa franchise BAA. Le changement de blaze et le passage dans la ligue ne durent que deux ans, les SPHAS retrouvent leur indépendance puis rejoignent la Eastern Basketball League après une saison. Là, ils deviennent dominateurs avec trois titres et une finale en quatre exercices. Un bilan plus que correct.

En 1933, l’ABL renaît de ses cendres après deux ans sans activité à cause de la Grande Dépression. Les SPHAS sont de la partie et Gottlieb joue un rôle important dans les coulisses de la ligue. Après une première partie de saison irrégulière, l’arrivée du pivot Morris “Moe” Goldman leur donne un vrai coup de boost et leur permet d’aller chercher le titre. Six autres suivront au cours des onze saisons suivantes, pour un total de sept titres en treize piges.

Durant ces années, les SPHAS profitent de la pause hivernale de l’ABL pour partir en tournée dans le Midwest. Une occasion d’assurer la promotion du basketball et de rapporter un peu plus de blé, mais aussi pour maintenir les joueurs en forme. Pourtant, ces voyages ne remplissent pas tellement les caisses. Si bien que certains membres de l’effectif s’interrogent sur leur bien fondé. La réponse de Gottlieb est sans appel :

“Nous ne sommes pas là pour faire de l’argent. Nous sommes des pionniers pour le futur du basket.”

1945 et la fin de la guerre marquent la fin de la dynastie des SPHAS, malgré une ultime apparition en finale en 1946. Date qui coïncide avec l’arrivée de la BAA et le début du déclin de l’équipe hébraïque.

Face à la puissance financière de cette nouvelle ligue qui accapare une grande partie de l’agenda du boss Eddie Gottlieb, l’ABL suit aussi cette pente glissante qui mène à son arrêt en 1949. Les SPHAS ne sont alors plus qu’une équipe de barnstorming, qui joue les faire-valoir des Harlem Globetrotters. Mais cette fin moins glorieuse ne doit cependant pas faire oublier l’impact des SPHAS.

Un symbole face à l’antisémitisme

Au milieu des années trente, alors que la montée de l’antisémitisme en Europe se répercute aussi aux États-Unis, les SPHAS apportent de la fierté à leur communauté. À l’instar des Black Fives pour les Afro-américains, les SPHAS sont des héros pour la communauté hébraïque. Quand des millions de Juifs vivent la persécution et sont envoyés en camps de concentration de l’autre côté de l’Océan Atlantique, ils arborent avec fierté l’étoile de David sur leur maillot floqué du SPHA en hébreux.

Si cela ne fait pas diminuer l’hostilité des foules au gré des tournées ou des matchs à l’extérieur pour autant, cette volonté illustre parfaitement l’état d’esprit des SPHAS. Dans leur tête, ils ne jouent pas que pour eux, mais bien pour les leurs aux États-Unis et en Europe. Une ambiance “nous contre le reste du monde” qui leur apporte un supplément d’âme. Elle leur donne le courage de garder la tête haute. Habitués depuis leur plus tendre enfance à se faire humilier et insulter, ils ont réussi à s’intégrer grâce au basket. Quand dans la rue, la question raciale ou religieuse passe bien après le niveau sur le terrain. Alors au moment de rendre les coups, ils répondent présent.

Mais dans le monde pro, quand on se déplace et qu’une audience déchaînée semble vouloir votre peau, ce n’est pas le même délire. Il ne faut pas flancher. Continuer de mettre à mal le préjugé d’une faiblesse juive en s’imposant sur les parquets dans cet environnement hostile. Ce qu’ils font, jusqu’à leur déclin qui résulte de plusieurs causes, outre l’arrivée de la BAA.

Dans les années quarante, la démographie américaine bouge. Les Juifs désertent les villes pour la banlieue. Ils laissent de côté par la même occasion le basketball comme principale source de divertissement. Les Afro-américains prennent le pouvoir sur les playgrounds, eux qui débarquent depuis plusieurs années dans les grandes villes du nord pour fuir les États Sudistes et les lois Jim Crow. L’effectif des SPHAS connaît aussi cette évolution. Même si les Juifs restent la base de l’équipe, ils ne viennent plus forcément de Philadelphie. Plutôt de New York pour faciliter les nombreux matchs qui se jouent à Big Apple. L’attachement communautaire persiste, mais il est moins ancré localement. Et comme Gottlieb a d’autres chats à fouetter, les SPHAS en pâtissent.

plaque commémorative du taf fourni par les SPHAS et Eddie Gottlieb

Pendant deux décennies, les SPHAS ont été le symbole de la communauté juive sur un terrain de basket. Plus que cela, leur histoire illustre parfaitement la vie des équipes dites communautaires qui ont rythmé la première moitié du vingtième siècle. Des formations nées dans les quartiers, pour lesquelles la fierté d’appartenir à un groupe était un moteur de vie et d’intégration.

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