Tour du monde des playgrounds – The Fort Bonifacio Tenement, Taguig, Philippines

Le basket-ball est un sport urbain qui possède cet avantage de pouvoir être pratiqué n’importe où à condition de trouver un cercle, un peu solide de préférence, et un filet pour les puristes. Avant d’évoluer devant 20 000 personnes tous les soirs dans des salles aux équipements derniers cri, de nombreux joueur NBA se sont d’abord fait un nom sur un modeste terrain de quartier. Mais ne vous fiez pas aux apparences, on y retrouve parfois des ambiances plus chaudes qu’un Game 7 des Finales. A chaque playground son atmosphère, ses règles, ses légendes et son histoire. Prochaine étape de notre tour du monde des courts les plus marquants, direction les Philippines et plus particulièrement Taguig, pour une visite guidée du Fort Bonifacio Tenement qui a notamment vu passer LeBron James et Paul George.

La fiche

  • Nom : The Fort Bonifacio Tenement
  • Adresse : Western Bicutan
  • Ville : Taguig, métropole du quartier de Manille
  • Construction : 1965
  • Surnom : Tenement
  • Joueurs passés par le Tenement : LeBron James, Paul George, Jordan Clarkson…

L’histoire du Tenement

À 11 746 kilomètres de Los Angeles, un archipel de plusieurs îles abrite une passion insoupçonnée pour le basketball. Ces îles forment les Philippines, pays où la balle orange est reine dans ses quartiers pauvres. Mais une telle popularité du panier-ballon n’est pas due au hasard. Entre 1901 et 1946, les Philippines sont sous protectorat des États-Unis. Durant cette période, les yankees apportent leur culture estampillée made in USA dont le basket, évidemment. Après la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation, le pays asiatique gagne son indépendance mais ne relâche pas la balle orange de ses mains. Les décennies passent et la popularité du sport ne cesse de croître pour des raisons finalement assez simples. Pour jouer au basket, il ne suffit que d’un ballon, ou tout objet sphérique qui rebondit assez correctement, et d’un anneau accroché à une planche. Pas d’équipement spécifique, pas de surface spécifique, pas de nombre de joueurs spécifique, bref on peut jouer au basket, partout, et donc aussi et surtout, dans les quartiers pauvres.

Justement, notre playground du jour est le cœur sportif, social et artistique de la ville de Taguig à une dizaine de kilomètres de la capitale, Manille. Dans cette ville, comme dans une grande majorité du pays, la pauvreté touche de plein fouet les habitants locaux, contraints de résider dans des logements peu spacieux, voire dans certains cas, insalubres. Depuis 60 ans, les grands HLM sortent de terre pour loger les Philippins, dingues de basketball. En 1965, le Fort Bonifacio Tenement naît à Taguig pour loger un millier d’habitants. La première préoccupation des habitants est alors de… tout faire pour construire un vrai, beau, terrain de basket entre les quatre bâtiments du complexe. Insensé, fou, délirant, le projet naît petit à petit et aboutit à la création du playground du Tenement. À Taguig, comme dans les contrées du pays, le basket est la religion des Philippines, à tel point que des politiques organisent des tournois pour ainsi gagner des voix. Délirant, on vous dit.

Plus qu’un jeu, les matchs sont suspendus aux billets et pièces de monnaie pariés par les spectateurs, pour l’équipe de leur choix. Même les enfants peuvent empocher quelques pesos philippins, la monnaie locale, en enchaînant les ficelles depuis n’importe quel endroit du terrain. D’argent sale, il n’en est nullement question. Les heureux gagnants se servent des billets ramassés pour se nourrir et nourrir leur famille. Le Tenement est à ce point devenu une institution pour le pays, que les meilleurs basketteurs du pays se déplacent à Taguig pour montrer leur talent, devant les résidents du Fort Bonifacio, qui ne céderaient leur place pour rien au monde. Rien au monde oui, car en 2010 le gouvernement du pays avait décidé de condamner les quatre bâtiments et reloger ses habitants loin de leurs appartements. Cette décision avait été prise en raison du danger sismique qui planait sur le lieu, un danger qui pourrait complètement anéantir le complexe résidentiel, très ancien et insalubre sur certaines parties. Mais alors que tout semblait perdu, que les habitants allaient devoir quitter leurs logements, une idée géniale a vu le jour pour donner un nouveau souffle et de nouvelles espérances au sein du Tenement.

L’heure de gloire du Tenement

Contrairement aux plus mythiques des playgrounds américains, le Tenement n’a pu sortir de grandes légendes de la balle orange entre les années 1960 et aujourd’hui. Mais l’heure de gloire de notre cas, vaut bien toutes les légendes du monde. Peu après la décision gouvernementale de condamner le Fort Bonifacio, des artistes, en même temps que des basketteurs, ont décidé d’agir et de tout mettre en œuvre pour faire connaître leur terrain de jeu favori, au-delà des frontières philippines. C’est alors qu’un projet, lui aussi assez fou, se met en place pour… peindre des fresques géantes avec comme support, le terrain entier du Tenement. De créations artistiques pures, à la représentation du dunk de LeBron James, en passant par des messages d’espoir, le bitume du playground philippin ne garde jamais les mêmes couleurs.. Visibles depuis le ciel, et sur les toits des bâtiments, ces œuvres d’art sont partagées dès le début des années 2010 par le rappeur Mike Swift, originaire de Brooklyn mais touché par la culture philippine.

Sur Instagram, Swift partage les nouvelles créations toujours plus aimées, commentées, partagées. Le but est évidemment de sauver le playground mais surtout, de contrer la volonté du gouvernement d’expulser les résidents. Car en octobre 2014, ce dernier avait donné l’ordre aux habitants de quitter les lieux sous 30 jours. L’occasion idéale pour Mike Swift de s’investir face à cette menace. Cette même fin d’année, le rappeur organise les premiers Picnic Games, événement durant lequel d’autres rappeurs et danseurs de hip-hop viennent pour financer des réparations et des rénovations du Fort Bonifacio Tenement. Les années passent et la renommée combinée des fresques géantes et des Picnic Games prennent de l’ampleur et attirent l’œil du monde du basket, dont un en particulier, celui de Jordan Clarkson.

Premier Philippin (binational américain) à avoir franchi les portes de la NBA, Clarkson est infiniment fier de ses origines et joue pour l’équipe nationale du pays depuis 2014. Par sa mère, le guard a en effet pu acquérir la nationalité philippine et soutenir son pays en compétition internationale. Mais bien plus que les rencontres FIBA, Jordan Clarkson a été marqué par les fresques peintes au Tenement et partagées en masse sur les réseaux sociaux, depuis un point, Taguig en Philippines. Fier des accomplissements artistiques réalisés, le joueur a décidé de se rendre au Fort Bonifacio en 2016, pour se rendre compte des œuvres d’art et rencontrer les résidents de ce quartier pauvre. À son arrivée, le playground était bondé de Philippins, tous extrêmement heureux d’accueillir leur star, ici à Taguig. Si le Tenement est un rayon de soleil dans la vie difficile des habitants du complexe résidentiel, l’arrivée de Jordan Clarkson a effacé les problèmes de chacun pour toute une journée. Entre joie, amour, et respect mutuel, les 3 000 personnes logées en ce lieu ont communié avec Clarkson autour de quelques paniers et matchs improvisés. Un bonheur, que tout l’argent du monde ne suffira pas à combler, surtout pour les enfants et adolescents du quartier, qui, déjà, un an auparavant, avaient vu débarquer deux ovnis au Tenement.

Ils sont passés par là

Avant que l’idole du pays vienne à Taguig, Nike est tombé sous le charme de l’endroit et de l’originalité des fresques du Tenement. Chaque été, la marque à la virgule a l’habitude d’envoyer ses athlètes aux quatre coins du globe pour promouvoir ses produits et son image. Des basketteurs aux footeux, tout le monde joue le jeu contre quelques étrennes bien garnies de billets verts. En 2015, Nike lance la campagne Rise Tour avec comme têtes d’affiche LeBron James et Paul George, rien que ça. Le but est d’aller à la rencontre des jeunes publics des quartiers défavorisés où l’espoir et la quête de s’en sortir passent par le sport. Le Tenement a tapé dans l’œil de la marque et coche toutes les cases pour choisir la destination. Choix validé, les Philippines seront au programme du Rise Tour 2015.

Le 20 juillet, Paul George débarque sur le Tenement devant des milliers de spectateurs entassés autour du playground et sur les balcons des bâtiments. Pour cette occasion, Mike Swift s’était occupé de faire venir encore de nombreux rappeurs et d’organiser, à cette date-là, les quatrièmes Picnic Games. Le playground était entièrement peint en orange et rouge avec l’inscription centrale « Picnic Games IV » laissant place à la grande fête du Tenement. Paul George a pu jouer quelques matchs avec des enfants, tous plus ébahis les uns que les autres devant une superstar NBA à Taguig, aux Philippines. Mais si Paul George a ouvert les portes du Tenement en premier, son acolyte de la marque à la virgule n’a pas tardé à suivre. Un mois plus tard, LeBron James arrive sur place, en plein mois d’août. Même lieu, même ambiance, même amour entre le King d’Akron et les enfants de Taguig, résonance planétaire. Bref, le Tenement fait trembler ses murs, mais c’est pour la bonne cause.

Paul George, LeBron James et Jordan Clarkson ont permis au playground et surtout au complexe résidentiel de survivre en repoussant les demandes d’expulsion à plus tard, au plus grand bonheur des résidents. Par leurs initiatives et leur volonté de venir ici, où le basket de rue est encore très populaire contrairement aux États-Unis, les trois stars NBA ont donné de l’espoir aux plus jeunes habitants du quartier. Preuve en est, une jeune fille s’est faite interviewé par ESPN, pour le documentaire Saving The Tenement narré par Jordan Clarkson, et a délivré le plus beau message qui soit.

« Nous avons très vite réalisé que nous allions nous perdre et perdre nos proches si nous commencions à rentrer dans la drogue. Alors nous avons décidé de jouer au basket à la place. »

Et maintenant ?

Le Fort Bonifacio Tenement fascine toujours autant pour ses fresques géantes peintes à même le sol de son playground. Certains habitants ont décidé de partir, mais la plus grande majorité reste accrochée à ce qu’elle a de plus cher, son Tenement. Le basketball a sauvé les résidents, personne ne se cache pour le dire. Faire venir LeBron James et Paul George dans un quartier si pauvre de Taguig était inespéré. Mais grâce à Mike Swift, aux artistes, au talent de ces derniers, à la créativité, le playground est devenu mondialement connu en quelques années seulement. Quelques jours après le décès de Kobe Bryant et de sa fille Gianna, le 29 janvier 2020, le Tenement s’est, pour une fois, vêtu de noir laissant apparaître les silhouettes et les visages des deux défunts. Une initiative puissante, devenue iconique qui est rentrée encore un peu plus dans la légende du Tenement.

Le basket est aux Philippines, ce que le football est au Brésil. Un culte sacré dédié à la balle orange dans tout le pays, pourvu qu’un panier puisse y être installé. Tel un porte-drapeau de cette passion nationale, le Fort Bonifacio Tenement est toujours menacé de destruction pour cause d’un séisme mais il tient bon. Comme si finalement, le lieu ne tremblait qu’à travers les ondes positives de ses fresques géantes, des tsunamis de foule suscités par LeBron James, ou des tremblements de terre lorsque des pick-up games ne choisissent pas leur vainqueur et embrasent les murs du playground. Si le Tenement abrite un quartier pauvre de la ville de Taguig, ses habitants ont déjà gagné le plus important, par le basket : l’espoir. Une récompense qui n’a pas de prix.

Source image : Twitter @SportsCenter


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