Thunder

Sur les traces d’Aleksej Pokuševski : enfant des Balkans au corps d’adolescent, qui est le rookie du Thunder ?

Aleksej Pokusevski

Une bonne tête à manger ses crottes de nez, tout de même.

Source image : YouTube

Il se peut que vous ayez déjà regardé un match du Thunder cette saison, auquel cas vous n’avez pu le manquer. Oui, Aleksej Pokusevski est de loin le joueur le plus intrigant de ce début de saison, comme un bras d’honneur aux standards des magazines car il vient confondre son corps d’allumette avec les plus gros bestiaux de cette planète. Évadez-vous – le temps de quelques lignes – au cœur d’un itinéraire de champion, celui de Pokusevski το preckoce.

Ah la Serbie et sa vièle gusle, instrument monocorde qui, au pied du Grand Balkan, résonne dans tous les cœurs de l’est. Nous sommes à Belgrade, un an avant que la Yougoslavie ne s’endorme dans les livres d’histoire, et les chants traditionnels donnent écho à la naissance d’un prodige : Aleksej Pokusevski est de ce monde, célébrons-le. Cortèges et rois mages s’empressent de quérir la nouvelle, et des hordes de croyants se mettent en route pour célébrer l’élu. Une fois les festivités terminées, il est alors fait étalage de tous les présents offerts à petit Poku : un CD de Lorie, une Renault Nevada break 5 portes, un livre Comment partager le ballon selon Josip Tito ? et même une nuit dorée au Pink Paradise de Ruma. Son père ayant considéré qu’il était encore tôt pour que son fils côtoie la gente féminine, il s’est d’ailleurs auto-proclamé propriétaire de ce dernier cadeau. Peu importe puisque parmi toutes ces offrandes, seule l’une d’entre elles retint l’attention du nouveau-né : une sorte de sphère orange en cuir de mouflon oriental, gravée TΛΓMΛΚ. Petit Poku attrapa ce que l’on va désormais appeler un ballon de basket, puis se mit à dribbler, dribbler, dribbler, jusqu’à ce que tous les rayons de soleils ne se soient dissipés sous la brume crépusculaire. Dès lors, le jeune Yougoslave fit la promesse à son jouet en peau d’animal mort que jamais plus ils ne se quitteraient. Devant ce spectacle ô combien inquiétant d’un enfant parlant à son ballon, Sasa Pokusevski prit la décision d’inscrire son fils au club de la Voïvodine car même si schizophrénie il y avait, Aleksej DEVAIT jouer au basket-ball.

C’est donc aux confins des régions de la Backa et de la Syrmie, dans la chaleureuse ville de Novi Sad, que s’installe la famille Pokusevski. À vrai dire, la balle orange n’a jamais réellement été un choix pour Aleksej, qui lui-même confie n’avoir aucun souvenir de ses premiers doubles-pas. Le père est un ancien joueur et entraîneur professionnel qui, très tôt, a voulu imprégner son fils de sa passion. En 1999, deux ans avant la naissance d’Aleksej, la famille Pokusevski fuit la guerre du Kosovo et déménage au Monténégro (alors Yougoslavie) avant de s’installer définitivement en Serbie (alors Yougoslavie aussi). Cet épisode est important dans la vie de petit Poku puisque ce sont le courage et la ténacité des ses parents qui lui ont permis un itinéraire de vie bien plus agréable qu’ils n’ont eu eux-même. Par ailleurs, Sasa Pokusevski prend énormément de plaisir dans sa nouvelle vie loin des horreurs de la guerre, et son nouveau passe-temps n’est autre que de filmer son fils. Chaque move d’Aleksej – que ce soit pendant un match de basket ou lors d’un entraînement en famille – est posté sur la chaîne YouTube de Sasa. Des grands ALEKSEJTHEBEST en titres de vidéos, mais surtout une étonnante faculté à manier le ballon malgré sa grande taille. C’est grâce à ce scouting maison que plusieurs équipes se sont intéressées au profil de petit Poku, parmi lesquelles le légendaire Olympiakos.

Match en Serbie – L’une des vidéos tombées entre les mains de l’Olympiakos (numéro 11 rouge) – 2014

Lorsque les Grecs se sont penchés sur lui, Aleksej Pokusevski n’a pas hésité une seule seconde avant de franchir le pas. Bien qu’une signature à l’Étoile Rouge ou au Partizan de Belgrade serait apparu comme plus logique et pratique, l’adolescent de quatorze ans idolâtre alors l’Olympiakos.

« Je regardais le basket-ball européen et je savais très bien qui étaient Vassilis Spanoulis et Giorgos Printezis. Il se trouve que je me souviens très bien du 3-points de Printezis contre Barcelone qui donne à l’Olympiakos le ticket pour le Final Four de Madrid en 2015. J’étais vraiment heureux pour eux à l’époque ! »

Le premier contact entre la famille Pokusevski et le club aux trois trophées d’EuroLeague se fait alors par mail. Très vite, les deux partis trouvent un commun accord et à l’été 2015, petit Poku fait ses valises direction la citée du Pirée. Ah, la Grèce et son influence ottomane, pays de la rhétorique et de l’élégance romane, où la précision du geste s’accorde au rythme des cordes du baglama. Quel meilleur endroit pour faire d’un potentiel talent un joueur de basket accompli ? Au début pourtant, rien n’est simple pour Aleksej qui se retrouve seul dans un pays qui n’est pas le sien, bredouillant quelques mots de serbe pour tenter de se faire comprendre. Sa mère décide alors de le rejoindre pour faciliter son adaptation et ses coéquipiers font tout pour l’intégrer. Derrière ses airs mythiques et cartésiens, l’Olympiakos est en réalité une grande famille du basket-ball où chaque être impliqué dans son travail mérite le respect d’autrui. À l’image de son premier entraîneur là-bas, Nikos Kerameas, qui s’est mué en professeur de langues pour lui enseigner le grec et l’anglais. Ce n’est qu’une fois à l’aise dans son nouvel environnement que Poku commence à régaler balle en mains : d’abord avec les plus jeunes, puis avec les U18 lors de la saison 2017-18 où il sera convié à participer au très réputé tournoi de Munich. Sur l’évènement, Aleksej pose 10 points, 4,7 rebonds, 2,3 assists, 2 interceptions, 1 contre et 2,3 ballons perdus de moyenne, à 39% au tir dont 27% des sept mètres. C’est fait, Aleksej vient de signer son acte de naissance à l’international. Signé, puis re-signé quand un an plus tard, Poku marque le tournoi de Belgrade de son empreinte. Le Serbe fait un retour fracassant dans sa patrie natale et envoie 16 points, 7 rebonds, 2,5 assists, 2,3 interceptions et 3,5 contres à 45% au tir dont… 53% à 3-points. Mais outre les scouts NBA qui bavent devant le remake de Kristaps Porzingis, une autre grosse pointure de la balle orange vînt à frapper à la porte.

David Blatt, vous vous souvenez ? L’ex-entraîneur des Cavaliers vulgairement limogé pour laisser place à Tyronn Lue ? Eh bah il se trouve que pour la saison 2018-19, Mister Blatt est à la tête de l’Olympiakos. L’ancien velleda de Cleveland adore ce que propose Poku chez les jeunes, et l’invite même à jouer deux rencontres d’EuroLeague : des sorties durant lesquelles le Serbe n’inscrira qu’un petit point en quatre minutes sur le parquet. Comme un symbole, ces apparitions dans la plus prestigieuse des compétitions européennes viennent confirmer la hype naissante autour du joyau serbe. De son côté, si David Blatt continue d’être de bon conseil pour Pokusevski, l’idylle entre les deux hommes ne dure qu’un temps et l’entraîneur américano-israélien est limogé, faute de résultats avec l’équipe professionnelle. Allez, pas le temps de verser une larmichette et on to the next one : la Draft est dans un an. À l’été 2019, Aleksej se rend à Vólos pour disputer l’Euro U18 avec la Serbie, évènement durant lequel il propose 10 points, 7,2 rebonds, 3,7 assists et 2,7 interceptions de moyenne, à 30% au tir dont 29% de la buvette. Ses pourcentages sont à vomir et d’ailleurs, plusieurs spectateurs vomissent. Il n’est pas non plus honteux que d’adresser une pensée à ses petits camarades venus plein d’entrain défendre les couleurs de leur beau pays, et finalement contraint de regarder un mec qui mange ses crottes de nez envoyer des briques. Cependant et comme souvent dans la formation d’un freak en devenir, les scouts ne prennent pas en compte les sous-performances et préfèrent fermer les yeux jusqu’à ce que filoche s’ensuive.

Fraîchement apparu sur les mocks draft, Aleksej Pokusevski termine son épopée grecque en trombe avec l’équipe réserve : 10,8 points, 7,9 rebonds, 3,1 assists, 1,7 contre et 1,1 interception de moyenne, à 40% au tir dont 32% à 3-points. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans et pourtant, Poku s’en sort très bien au sein d’une deuxième division grecque plutôt relevée. Ses quatre-vingt kilos pour 2m10 ne le freinent pas et la manière avec laquelle il utilise son corps étonne : fadeaway, montées de balle à la Giannis et prises d’appuis lointaines… petit Poku est enfin prêt. À l’aube de la Draft 2020, sa place parmi les trente premiers choix est totalement incertaine, tant son profil intrigue autant qu’il ne dérange. Finalement, les Minnesota Timberwolves sélectionnent Pokusevski en dix-septième choix, avant de l’envoyer au Thunder dans un deal impliquant Ricky Rubio, Phoenix, un abonnement à Téléfoot, deux forfaits pour Valmorel et un lot de huit prospects lituaniens en bas âge. Bref, Poku est fixé : son avenir se fera dans l’Oklahoma.

Ah l’Oklahoma, le carrefour des États-Unis qui ne sert absolument à rien, les paysages qui ne savent se décider entre verdure ou désert : c’est donc ici qu’Aleksej Pokusevski devra écrire sa légende. À son arrivée, le natif de Belgrade mesure 2m13 pour quatre-vingt-dix kilos et postule à l’aile du Thunder. Pour vous donner une idée, il pèse dix kilos de moins que Killian Hayes, qui lui joue meneur et mesure 1m96. Des années de renforcement musculaire attendent donc notre jeune Poku – et grand bien lui en fasse – aucun environnement n’est plus propice au développement physique d’un joueur que le Bayern de Munich qu’une franchise NBA. Et puis, même si le Serbe a de beaux jours devant lui, il s’acclimate rapidement : 14 pions, 8 rebonds et 2 assists pour sa première face aux Spurs en pré-saison. Cependant, à l’issue de la rencontre, Poku ouvre officiellement la saison des melons avec une décla complètement lunaire.

« Le niveau est plus élevé, mais c’est à peu près la même chose. »

Comparer la deuxième division grecque et ses gymnases sans chauffages à la NBA et ses enceintes de vingt mille places. Comparer la deuxième division grecque et ses Papadopoulos barbus à la NBA et ses All-Stars. Comparer la deuxième division grecque et ses vestiaires gorgés d’eau, de sueur et d’autres liquides clairement identifiables mais que l’on ne va pas citer à la NBA et ses impeccables installations. Bref, Poku met peu de temps à comprendre l’extravagance de ses dires et les semaines qui suivent sont… compliquées : air-balls, tentatives de montées de balle puis chute, pourcentages cataclysmiques… Poku est raillé de tous les côtés. Aujourd’hui, il tient une moyenne de 3,3 points, 3,5 rebonds, 1,2 assist et 1,1 block à 24,7% au tir dont 18% à 3-points, et s’il vous arrive de vous demander ce que vous donneriez sur un parquet NBA, cette ligne statistique peut être une potentielle réponse. Puis, le 2 février dernier, une annonce vient assommer la Serbie toute entière : Poku est envoyé en G League. Mis de côté avec les bouseux, c’est donc ça le rêve américain ? Allez, on relève la tête et on se dit que c’est normal, car c’est normal. Lorsqu’ils se sont attirés les services d’Aleksej Pokusevski, les pontes du Thunder savaient pertinemment qu’il ne tournerait pas en double-double dès sa saison rookie. Ainsi, Trust the process est le maître mot à suivre si l’on veut un jour pouvoir se lever et cliquer sur Oklahoma City Thunder 137 – 123 Brooklyn Nets – Pokusevski’s an absolute monster. Enfin, rions de lui, tant qu’il nous fait rire.

Premier match NBA de Poku (0/4/0)

Fier de sa patrie et futur de sa nation, Aleksej Pokusevski connaît des débuts compliqués en NBA. Malgré cela, son parcours a montré qu’il fallait donner du temps au temps, et que chaque résultat positif est issu d’une expérience travaillée. Alors, un jour peut-être, les airballs se transformeront en daggers des huit mètres. Alors, un jour peut-être, les tentatives de montées de balle deviendront des montées de balle. Alors, un jour peut-être, Aleksej Pokusevski rendra fier la Serbie toute entière. 

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