Old-School

Le phénomène « And 1 » : réminiscence d’une époque oubliée

Donnant ses lettres de noblesse à la culture du streetball au-delà des frontières, le phénomène « And 1 » changea les habitudes des amoureux du basket à l’échelle planétaire. Récit d’une fragrance de liberté perdue…

L’histoire que l’on s’apprête à vous conter, vous la connaissez déjà, d’une manière ou d’une autre. Quelques fragments éparpillés, de vieux souvenirs enfermés dans une boîte que l’on ne saurait ouvrir aujourd’hui, de vagues chimères de playground… A son énonciation, certains préféreront l’oublier aussi sec, la trouvant superflue et sans réel intérêt, pareille à un épisode futile de notre vie que l’on voudrait rayer à jamais de notre mémoire. Pour les autres en revanche, elle s’apparentera à un retour saisissant dans le passé, à une page marquée d’une encre encore fraîche de leur histoire, à une ombre émotionnelle qui ère toujours près d’une balle qui heurte le sol, près d’une foule survoltée par un crossover exécuté à la perfection, près de l’essence même de notre passion suffocante pour le basket-ball. Instinctive et incomparable, cette histoire n’altérera probablement pas votre sensibilité ni votre conception intime pour la NBA et ses annexes, mais vous rappellera qu’un jour, semblable à une étincelle éphémère, elle fut aussi déployée que vos rêves, respirant le parfum fougueux de toute une époque. Cette histoire, c’est celle du phénomène « And 1 »…

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Pionnier et modèle de toute une architecture du spectacle, Rafer Alston a hissé le phénomène And 1 sur la carte du basket-ball. Source : chobeesportsguy.blogspot.fr

Profitant du boom planétaire de YouTube et de l’accès massif aux contenus vidéos sur la Toile, le phénomène « And 1 », plus connu sous la dénomination « And 1 Mixtape », débarque tel un ouragan dans le quotidien des ballers du monde entier aux prémices des années 2000. Mouvement officiellement né en 1993 et apparu au cœur brûlant des terrains de streetball aux Etats-Unis en 1998, date de la première mixtape filmée en caméra amateur, il aura pour but de singulariser, de réunir sous la même bannière, les expressions variées des amoureux de la balle orange au goût du spectacle prononcé. Déclinaison moderne de l’héritage mémorable laissé par les Harlem Globetrotters, ce théâtre basketballistique à ciel ouvert fut marqué à sa naissance par le sceau d’un créateur au talent inégalé, Rafer Alston ou plutôt « Skip To My Lou », transportant le public par ses dribbles chaloupés et ses mises en scène délirantes dans un univers parallèle où sa magie transperça les codes établis. Réunissant d’année en année le gratin de la scène streetball, le phénomène n’a cessé de prendre de l’ampleur jusqu’à devenir une marque profondément à la mode, faisant d’Alston le premier joueur drafté dans la Grande Ligue à s’imposer comme l’effigie d’une tendance au souffle nouveau dont il exhiba, à ses pieds et par la flamboyance de son jeu, fièrement les couleurs.

list4all.com

Playmaker incontournable des années 90, Latrell Sprewell fut l’un des premiers porte-drapeaux de la marque. Source : list4all.com

Mais c’est en 1999 que la marque And 1 pénètre vivement dans les consciences. Délaissé par son précédent équipementier, la star des New York Knicks, Latrell Sprewell, donne un élan retentissant au projet, parvenant jusqu’aux Finales NBA la même année. De par son image prestigieuse, le quadruple All-Star popularise mondialement le produit que tous les adeptes du bitume et des parquets scintillants s’arracheront pendant près d’une décennie. Kicks commercialisées à bas prix dans plus d’une centaine de pays, elles seront portées par différentes figures influentes à travers les années telles que Stephon Marbury, Jason Williams, Monta Ellis ou encore Vince Carter lors du Concours de Dunks inoubliable en 2000. Au-delà de sa présence croissante en NBA, du simple objet matériel qui accompagne les performances de leurs porteurs, le phénomène And 1 renferme un état d’esprit passionnellement transmissible dans le courant du nouveau millénaire. Exposant une attitude décomplexée aux yeux des plus jeunes mais également des anciens qui saluent alors leur impétuosité, le phénomène s’implante véritablement au travers de la familiarisation opérée avec ses figures de proue, ses meilleurs « performers » qui, mixtape après mixtape, ville après ville, ont parcouru les cinq continents afin de faire admirer leur art de manier le précieux totem orange, de faire rugir tout un antre au rythme de mouvements hors du commun et peu orthodoxes. Si on vous dit « Main Event », « AO », « Hot Sauce », « The Professor », « The Pharmacist », « Alimoe », « Escalade » (frère défunt de Mark Jackson), « Sik Wit It », « Air Up There » ou « Bad Santa » ? Aucun de ces surnoms ne vous remémorent un « OHHHH !! » que vous auriez lâché devant votre ordi tout en agrippant le t-shirt de votre voisin ? Mais si, réfléchissez bien…

Défrayant la chronique tout en égayant notre sens du show poussé à l’extrême de façon exacerbée, les faits d’arme relayés en grand nombre de ces bêtes de foire affirmées ont eu le mérite de ne pas laisser toute une génération indifférente à leurs charmes. Adulés pour leurs actions spectaculaires la veille et étrangement tournés en ridicule le lendemain pour les mêmes raisons, ces équilibristes de la « street-culture basket 2.0 » ont flirté sans filet avec le fil de nos émotions, développant notre créativité, notre inspiration personnelle à chaque fois qu’il nous était possible de dévoiler nos aptitudes ballon en mains et ainsi forcer le respect de nos pairs à notre égard alors qu’ils nous observaient d’un œil avisé, massés tout autour du terrain, plus qu’impatients de prendre la gagne au tour suivant. Par ailleurs, ces dix mixtapes retraçant les exploits de ces troubadours iconoclastes du basket ont notamment permis de vulgariser et d’accroître à vitesse grand V les tournois semi-professionnels qui se déroulaient (et se déroulent encore) au playground mythique de Rucker Park à New York, où plusieurs joueurs NBA à travers les âges ont côtoyé le bitume avec ceux qui n’avaient jamais eu l’opportunité de matérialiser leur rêve d’enfance au plus haut niveau.

De plus, éminents fédérateurs de sentiments antinomiques, ces acteurs allergiques à une unique lecture classique du basket-ball ont alimenté de multiples controverses idéologiques entre leurs pratiquants, dressant une génération dite « old-school », axée davantage sur les vertus des fondamentaux, contre une nouvelle perçue comme étant indisciplinée, ne trouvant son bonheur que dans le jeu 1-contre-1, aliénée aux excès égocentriques du dribble et à l’envie insistante de dunker à tout prix. C’est notamment ce qui fait la réussite de la publicité novatrice réalisée par Pepsi, métamorphosant l’étoile montante de la Ligue Kyrie Irving en « Uncle Drew », acte symbolisant la liaison symétrique et temporelle entre ces deux visions opposées du basket mais qui provoque pourtant le même plaisir souverain à ses adulateurs. Enfin, à ceux qui dénonçaient violemment un versant communautariste néfaste à l’essor de cette aventure, à cette confrérie fermée de joueurs essentiellement afro-américains, l’ajout-clef de The Professor (personnage au centre de la photo de couverture) à l’effectif lors de la mixtape n°7, un petit blondinet provenant d’un coin perdu de l’Oregon au physique ordinaire mais à la détermination inébranlable, a considérablement ouvert le champ des possibles pour la marque, dynamisant ses ventes et sa portée géographique.

Florilège des plus beaux passages des stars de la Grande Ligue à Rucker, des confrontations estivales diffusées il n’y a pas encore si longtemps sur une chaîne câblée, NBA +, en France…

De nos jours, si sa tentative de conceptualisation s’est totalement évaporée de nos préoccupations journalières, le phénomène « And 1 » tire sa reconnaissance, sa postérité honorable du fait d’avoir su proposer et exposer un regard différent sur notre sport choyé à une période sujette, elle aussi, à des changements éthiques conséquents. Bien que plusieurs vestiges de cette période dorée pour le streetball perdurent encore aujourd’hui sous des formes détournées, (les sites tels que Ballislife ou HoopMixtape servent de relais et de cartes de visite sublimant de manière condensée les meilleures performances, parfois trompeuses, de jeunes talents par-delà le pays), le concept a été victime de son succès car peu renouvelé dans le temps. Son public, si enthousiaste et ébloui dès le départ, s’est lassé de mimiques devenues bien trop prévisibles et abjectes devant des attentes cycliquement renouvelées qui cultivent grandement l’effet de surprise. Aucune amélioration apportée malgré de nouvelles têtes, de la monotonie et une contemplation première qui a viré à l’écœurement.

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Récente campagne publicitaire mettant à l’oeuvre Lance Stephenson des Indiana Pacers, dernier bastion d’une ère révolue… Source : ballislife.com

Dès lors, voyant ses membres se morceler en divers groupes, dont le collectif « Ball Up » demeure le plus connu en 2014, l’exigence rationnelle des fans aura eu raison de l’extravagance réjouissante de joueurs mordus pour leur sport qui n’avaient rien à perdre mais tout à offrir. Rares sont ceux comme Lance Stephenson qui arborent toujours du « And 1 » en NBA, un mode de vie qui aura donné des ailes à de nombreux passionnés, férus de freestyle, afin de revendiquer leur réécriture de ce basket issu de la rue : The Notic aux USA, le collectif USB (United Street Ballers) et les compétitions annuelles, noyées dans l’œuf elles aussi au fil du temps, du Quai 54 dans l’Hexagone… Or, l’esprit pugnace labellisé « streetball », LE véritable concept en l’occurrence, accolé au phénomène durant toute son expansion, mêlant trashtalking et insolence talentueuse, perdure tant bien que mal en dépit des contraintes taillées sur mesure afin de le cadenasser au maximum.

La morale de cette histoire ? En plus d’une décennie, de 1998 à 2008 en somme, cette déferlante extrapolée du basket a conféré à ses partisans le pouvoir de redéfinir les contours de leur imagination, d’apporter leur propre rime à une partition universelle dont le souvenir s’avouera attrayant pour encore quelques possessions…

« AND 1 baby, you heard ?! »

La Mixtape n°9 « Area Codes », peut-être la plus aboutie de toutes, un illustre cadeau d’adieu avant qu’ « And 1 » ne s’efface de la scène :

Source texte : streetballin.net / Source image : Google +

6 Commentaires

6 Comments

  1. dwademan

    23 mars 2014 à 21 h 17 min at 21 h 17 min

    Super article ! ça m'a bien fait rire de voir Mark Jackson jouer 🙂
    Une belle époque, j'ai adoré "Doit'in the Park" un doc' sur le streetball new-yorkais si vous connaissez pas !

  2. Pierre-Maël

    23 mars 2014 à 22 h 16 min at 22 h 16 min

    Très bon article, c'était une sacrée époque !

  3. CambymaN

    23 mars 2014 à 22 h 42 min at 22 h 42 min

  4. CambymaN

    23 mars 2014 à 22 h 42 min at 22 h 42 min

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