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La NBA et le rap français : une histoire qui en dit long sur l’évolution de la popularité du basket en France

Rap Fr NBA

Du monde au mic pour clamer l’amour de la balle orange.

Source image : montage TrashTalk

Plus que jamais en plein développement international et notamment en France, la NBA fait un petit peu plus parler d’elle chaque année et sa réputation de plus grande ligue de basket du monde n’est plus à faire. Pourtant, le pari pris par Canal+ il y a plus de trente ans n’était pas gagné d’avance. Cette hausse exponentielle de la popularité du basket dans l’Hexagone est difficilement mesurable avec des outils traditionnels et de cette simple réflexion est donc née une idée : pourquoi ne pas mesurer cette évolution de l’amour pour la NBA par le prisme du… rap français ?

Riche en images et en hommages à la culture populaire, ce style de musique qui s’est aujourd’hui imposé comme l’un des plus importants et/écoutés sur le territoire français est un peu à l’image du public cible de la National Basketball Association dans l’Hexagone : jeune et urbain. Après consultation du Basketball Reference du hip-hop aka Genius et des heures de à se perdre sur des forums dédiés, nous tenons notre trame : le gain de popularité de notre ligue préférée sur notre territoire correspond à l’augmentation des apparitions de notre sport dans les textes des rimeurs français. A l’image des jeunes générations, cette ligue peut-être trop peu considérée il y a trente ans est aujourd’hui rentrée dans les mœurs des adolescents et des jeunes adultes, et gagne petit à petit du terrain dans son écho médiatique et populaire.

Chapitre 1 : De la diffusion du soft power américain

Pour comprendre les destins liés de la NBA et du rap français, il faut avant tout se replonger dans la découverte de ces deux univers en France, au début des années 90. Le premier axe à aborder est la question de la diffusion de la NBA sur nos petits écrans et on ne peut que remercier Canal+ pour avoir grandement participé à propager le virus. Jeune chaîne fondée en 1984, Canal+ se façonne une identité axée essentiellement autour du sport et l’idée de diffuser la NBA pour occuper le créneau du soir vient vite sur le tapis. Le 5 mars 1985, la chaîne cryptée commence à diffuser la compétition à ses abonnés avec un Celtics – Knicks. Dans l’émission « Le Pain des Français » diffusée en 1995 sur France Inter, l’illustre George Eddy ne cache pas le niveau d’audience presque confidentiel de ce championnat au moment où la 4 se décide à l’incorporer dans sa grille de programmes :

« En janvier 85, quand on a commencé à diffuser la NBA, c’était un sport marginal, très peu connu. »

Quelques années plus tard, en 1989, le bloc de l’Est se périclite avec la chute du mur de Berlin et les États-Unis atteignent leur apogée culturelle. Le pays de l’Oncle Sam cherche à élargir son influence par l’intermédiaire de son « soft power ». C’est aussi la première année où la culture hip-hop s’invite sur de grands médias mainstream en France : Sydney présente H.I.P H.O.P toutes les semaines sur TF1 et fait découvrir à la plupart des Français cette nouvelle culture qui a déjà fait son trou aux États-Unis, le pionnier des DJ français, Dee Nasty, invite ses auditeurs à freestyler sur Radio NOVA dans l’émission Deenastyle et c’est aussi à cette période que commence à être enregistré le premier album de NTM « Authentik ». De la même manière que le basket américain un tout petit peu plus tôt, ce style de musique connait son succès d’estime et vise grand en étant pourtant encore très marginal pour le grand public. La croissance que vont connaitre les deux disciplines se ressemble et leur popularité ne fait que grandir année après année. En 1991,  les premières Finales jouées par Michael Jordan donnent encore une autre dimension à la NBA en France, Jojo est alors le deuxième sportif préféré des jeunes Français derrière un Jean-Pierre Papin justement désigné Ballon d’Or et son image facilement marketable a permis une hype encore jamais vue dans l’Hexagone. 1991, c’est aussi l’année où sortent les albums de la trinité du rap français de l’époque : MC Solaar, IAM et NTM. Le rap écrit ses premières lettres dans l’histoire des charts français et les deux mouvements, encore loin d’être les plus populaires du pays, gagnent peu à peu Paris. Légèrement plus tard, dans l’album classique « L’École du micro d’argent », Freeman enchainera d’ailleurs un combo punch étrange / punch basket des plus surprenants : « Fixe ou je te mystifie comme un Twix, aussi sauvage que les Knicks. »

Au-delà de la proximité entre les fondements des deux cultures, une vraie empreinte laissée par le rap et le basket américain a marqué une génération de jeunes et enfants ayant grandi dans les années 90. Le rap, par le nombre exponentiel de MCs ayant commencé à prendre le micro, n’a pas besoin de justification pour expliquer que son impact a été grand dans la culture des 90’s et 2000’s. Seulement, ces jeunes qui ont pris le micro grâce aux pionniers n’ont pas oublié de parler de leurs idoles de la balle orange. Après la génération IAM/NTM, d’autres écoles émergent, parmi lesquels on peut alors compter Time Bomb. Le collectif parisien, très apprécié pour son côté technique et sa grande inspiration américaine, fait beaucoup parler de lui. Ses membres ? Les dénommés Booba, Ali, Oxmo Puccino, Pit Baccardi, les X-Men et d’autres rappeurs tournant autour de la nébuleuse, et leurs influences US ne se résument pas à l’empreinte new-yorkaise du son des MCs. Le groupe dans le groupe qui parle alors le plus de NBA est X Men, et Cassidy, par ses punchlines, dévoile par bribes son attrait pour la Grande Ligue. Dès 1998, par le biais d’une métaphore, il S/O ce sport par une line laissant entendre son amour pour le jeu.

Cassidy, Oublie le comme back, 1998  : « J’ai pas l’temps d’entendre ton speech / Ill fait le block, je shoote, swish »

Cassidy, Retour aux Pyramides, 1995 : « J’ai eu mon pote Ill au fil, pour un deal, où l’on pouvait mettre pile au mille. Un plan géant comme Shaquille O’Neal »

Mais ce n’est pas la seule punch en référence au basket. Déjà en 1996, lors de la première compilation Time Bomb, III dans le morceau Predator, 2Bal crie le fameux « boomshakalakala » en référence à NBA Jam. Sans oublier cette phase dédiée au gros Shaq qui montre que Cassie Dinero est définitivement un suiveur de basket.

La culture NBA ne se résume pas uniquement à ce qui se passe sur le parquet, et encore plus que le jeu, le lifestyle autour des deux univers est peut-être ce qui illustre le plus cette affiliation. Toujours sur Time Bomb vol 1, Ni2G évoque sa paire de Mutombo. Et dans l’autre grande école des années 90, le Secteur A, la grande star médiatique du rap de l’époque, Doc Gynéco, regrette même la sortie des modèles Air Jordan pour tous, ne permettant plus d’être une marque de différenciation pour la rue. A ce moment, le niveau de référence est encore plutôt simple. Comme expliqué plus tôt, la NBA n’étant pas encore facile d’accès, le niveau de connaissance de basket est encore assez restreint. Plus les années de rap avancent, plus les références NBA sont recherchées chez les rappeurs techniques. La NBA est encore un symbole de l’underground où même la simple référence basique ne parle qu’aux plus érudits de sports.

Chapitre 2 : La NBA en symbole du rêve américain

Le grand frère football prend de la place et la NBA parle surtout aux plus américains des rappeurs français. Oubliez les références chez la Mafia K’1 Fry, la Fonky Family ou Sniper, le ballon orange est bien plus présent du côté des rappeurs de Time Bomb et Secteur A, avec une grosse exception : Manu Key. Le rappeur de la Mafia K1K1 est un grand fan de basket et son amour pour le jeu ne se résume pas à visionner des matchs dans son salon du 94. Désormais coach-assistant sur le banc de Vanves en N1, ce fan de Magic Johnson n’a jamais caché dans sa musique sa passion, jusqu’à en faire un morceau en hymne pour les playgrounds parisiens : Quai 54. Sur ce posse cut, on peut retrouver la crème du rap français des années 2000 dont quelques larrons que l’on devrait retrouver plus tard. Dans le casting : Booba, Dany Dan, Zoxea, 16ar et Oxmo. Si Booba déploie un égo trip basé sur des doubles sens liés au basket, le Ox’ rend hommage à son frère international français Mamoutou Diarra. Puccino n’est pas le plus passionné par la Grande Ligue a priori, mais ce morceau était le moment idéal pour en placer une à son bro de sang. Ce track, parfait pour introduire l’univers basket de Dany Dan montre les références d’une génération à mi-chemin entre le basket américain et le basket français. Envoyant plusieurs S/O à des joueurs de région parisiennes de l’époque comme Amara Sy, Jim Bilba, Moustapha Sonko ou encore Thierry Zig, le Boulonnais évoque avec intelligence dans quelques uns de ses textes son rapport au basket. Lui qui écrira être « tombé pour rebondir comme un ballon Spalding », voue un amour certain pour Michael Jordan, idole de nombreux jeunes ayant grandi dans les années 90. L’arrière des Bulls est érigé comme un modèle de réussite, d’esthétisme et de victoire, bien apprécié par le technicien des Sages Po qui le cite sept fois dans l’ensemble de son œuvre artistique.

Booba, en tête d’affiche des rappeurs bercés par les États-Unis, entretient un rapport spécial avec le basket. Installé à Miami depuis de nombreuses années maintenant, le Duc n’a pourtant pas souvent brillé par l’habilité de ses punchlines. Nous targuant d’un honteux « numéro 23, Chicago Bulls,  testo de taureau #DerrickRose » ou d’un curieux « Ni*ue ta grand-mère côté de ta mère avec la bi*e de Mutombo. La bitzer de Mutombo, ouloulou ouloulou« , il est difficile de concevoir que le Duc est un scientifique de l’analyse NBA après ces lignes dures à écrire. Loin des considérations de terrain, la NBA est plutôt un objet de fascination symbolisant l’Amérique pour lui, là où business, sport et show se mêlent. On peut même dire que B2O a touché du doigt la NBA puisqu’il n’était pas rare d’entendre Friday dans les enceintes du Orlando Magic lorsque les deux francophones, Evan Fournier et Nikola Vucevic, récitaient ses rimes dans les vestiaires.

Si Dany Dan a pu se servir de Jordan pour son ego trip, il n’oublie pas l’importance pile et face de cet objet culturel pour les Américains. « Tué par le Cauchemar Amércain/ Ils utilisent Michael Jordan, leur culture, leur basket/ Leur propagande en menu bucket. » La NBA semble alors être un doux rêve, inaccessible, voire dangereux, auquel cette génération n’a pas pu croire. Le passage de Tony Parker ne s’effectuant que trop tard pour le Dan, Booba lui a profité de cette hype en France introduit par le Spur pour rester dans le train de l’Association. Le basket américain n’atteint pas encore les standards de références rusés comme le football dans le hip-hop français, mais la génération Y sous l’impulsion d’internet va vite corriger le tir.

Chapitre 3 : L’avènement de la rime au service des références

La génération Internet va succéder à la génération Canal+, et outre cette américanisation de la société de plus en plus importante, l’accès à l’information et au contenu est désormais décuplé. A l’aube des années 2010, les jeunes n’ont plus besoin de faire des nuits blanches devant une chaine cryptée pour connaitre les résultats, voir les plus belles actions et acheter la presse spécialisée pour consommer du contenu NBA. La brèche ouverte par Tony Parker a tellement marqué la jeunesse française que, de près ou loin, chaque jeune entretient un rapport avec la Grande Ligue. Cet alignement des planètes a permis à certaines plumes d’ajouter à leur armada technique des références plus poussées. Déjà en 2009, Orelsan qui le concède lui, dans un morceau des Casseurs Flowters, aurait rêvé d’être basketteur, s’étonne du déménagement des Grizzlies de Vancouver à Memphis, légèrement plus smart que le Booba des années 2010 dans l’idée. A la même période, le rap français nous offre son deuxième hymne en hommage au basket : Les Playoffs, avec Furax Barbarossa et L’Hexaler au micro, apportant un côté 2.0 dans les références utilisées. Ces chants annonçant la couleur de la génération de new comers des années 2010 incarnée par des MCs comme Alpha Wann, Jok’air, puis Dinos, Flaco, Sidi Sid ou Freeze Corleone, qui pousseront un peu plus loin le processus. Leur capacité à jouer des numéros, go to moves ou des accomplissements de certains joueurs est bien plus notable que chez leurs prédécesseurs, plus adeptes de chaussures ou banalités. Alpha Wann a lancé le bal de cette tendance dans le rap parisien, notamment grâce au mémorable Playoffs freestyle. Ayant déjà eu quelques mots sur le sujet avec 1995 notamment, cette capacité à incorporer des éléments NBA dans un décor rap rappelle le style de Dany Dan au micro, avec une belle évolution dans la pertinence des images choisies. Le rap FR s’actualise, au point de quasiment rattraper les Américains sur leur propre terrain de jeu avec la technique au service du ballon, Don Dada allant même jusqu’à nommer son featuring avec Kalash Criminel « Pistons vs Pacers », ce S/O à Malice of The Palace ayant pu faire sourire les initiés par la qualité de l’image. Dans cette lignée de techniciens parisiens, Freeze Corleone a aussi mis le paquet depuis trois ans. Entre hommage à Tacko Fall, au freestyler The Professor ou encore à la disparition des Sonics de Seattle, Freeze, dans son style atypique, n’a pas chômé pour montrer ses connaissances en panier-ballon en lâchant une quinzaine de références entre 2018 et 2021. Son style, tout en comparaison, lui permet d’insérer assez aisément des éléments précis de l’histoire de la Grande Ligue, facile pour celui qui s’auto-désigne comme Jeremy Lin. Le niveau de popularité de la NBA a atteint un tel stade que même les rappeurs non-initiés au domaine se risquent à tenter leur petit double sens. Les références utilisées par les plus connaisseurs dans le domaine il y a vingt ans peuvent maintenant être sorties par la plupart des rappeurs français de notre époque. Kaaris, Hamza ou encore Damso n’ont peut-être pas autant la passion du jeu que les kickeurs pré-cités, mais leur petits clins d’œil respectifs font à chaque fois rentrer un peu plus la NBA dans la culture populaire française, chose qui n’était pas gagnée deux décennies en arrière. Les fails et tentatives, comme récemment avec Fianso ou précédemment avec Booba et Ninho montrent aussi une nouvelle tendance : la NBA est le train dans lequel il faut monter, quoiqu’il en coûte.

Les références au basket se trouvent juste derrière celles du football en France, à l’heure où le ce sport est peut-être encore trop sous-médiatisé dans les médias traditionnels, alors même qu’il est le deuxième sport avec le plus de licenciés dans le pays de Tony Parker. Cet intérêt du rap français, grandissant au fil des années, montre aussi quelque part celui, grandissant, du public de l’Hexagone pour ce spectacle. Entre nouveaux geeks du basket, intéressés de loin ou en admiration pour ce sport, le rap français nous offre une belle synthèse de tout ce que peut cristalliser aujourd’hui la Grande Ligue sur notre peuple, de 67 millions de personnes tout de même.

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