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La saga Abe Saperstein – Part 2 : une langue bien pendue et une volonté de fer

Abe Saperstein aux côtés de ses joueurs

Abe Saperstein a franchi les échelons au point de devenir le boss du basketball américain avec les Harlem Globetrotters. Voici la deuxième partie de son histoire, celle de sa prise de pouvoir sur le Black Five et les premières crises rencontrées.

Source image : Youtube

Ils étaient grands, athlétiques et afro-américains. Lui, petit, gros et blanc. Comment faire plus opposés que les Harlem Globetrotters et leur propriétaire, Abe Saperstein ? Pourtant, cet ensemble d’antagonismes, de différences a abouti à une réussite exceptionnelle, qui rythme encore la planète basket au son de Sweet Georgia Brown. Pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire, ce succès est celui de ce petit homme rond à la langue bien pendue qui a mis sur pied l’un des plus grands shows de l’histoire.

Après avoir court-circuité une équipe de barnstorming pour monter son propre business, Abe Saperstein est désormais un membre des Harlem Globetrotters. Pas – ou peu – sur les parquets, mais tout ce qui tourne autour est de son ressort. Une association qui peut paraître bancale, mais qui tient finalement la route grâce aux méthodes et à la vision d’Abe.

La méthode Abe Saperstein

Les poches remplies de petits papiers qui lui servent d’agenda, d’annuaire ou toute autre fonction, Abe Saperstein s’emploie à contacter toute personne capable de lui proposer un match ou de mettre en avant son équipe. Son seul bureau : le salon de ses parents. Pour l’aider, son frangin Henry, 14 piges au début des Globetrotters. Ce dernier tape des communiqués, des contrats… tout ce dont Abe Saperstein a besoin pour faire la promotion de la formation. Afin d’économiser de l’argent lors des envois de télégramme, il raccourcit New York Harlem Globe Trotters en faisant sauter “New York”. Deux mots en moins à payer, c’est toujours ça de gagner quand on n’a pas un forfait SMS illimité. Un exploit pour un moulin à paroles comme lui.

Il se rattrape volontiers avec la presse locale, discutant sans relâche avec chaque journaliste pouvant l’aider pour sa publicité. Problème, une fois que les vannes sont ouvertes, impossible de les refermer. Abe Saperstein débite en continu, déformant la vérité, embellissant les choses en faveur de ses joueurs et de lui-même – il aurait lui-même été professionnel selon ses dires – et allant jusqu’à balancer de gros mytho. Si bien qu’il est difficile de la suivre tant les versions qu’il donne de l’histoire des Trotters diffèrent d’un jour à l’autre au gré des mensonges : des défaites deviennent des victoires a postériori, le bilan s’améliore certes chaque année au gré de la montée en puissance de l’équipe, mais il est même régulièrement revu à la hausse rétroactivement. Qui va vérifier de toute façon ? Une attitude, couplée à sa future prise de pouvoir sur la formation, qui lui vaut quelques années plus tard le surnom de Little Caesar donné dans son dos par les joueurs.

Enjoliver la réalité, ça marche

Tout au long de l’histoire des Trotters, Abraham trouve toujours un moyen de glorifier son équipe, en travestissant les faits ou en starifiant certains de ses joueurs. Sur les débuts, c’est Runt Pullins qui est mis en avant. Puis lorsque celui-ci se casse, il trouve un nouveau poulain. Et ainsi de suite, prétendant toujours qu’il laisse un mec partir car il a trouvé mieux pour le remplacer. Cela s’avère vrai certaines fois, mais l’annonce est toujours faite a priori, sans aucune certitude, juste pour retomber sur ses pattes et garder la main sur la communication.

La méthode porte ses fruits puisqu’au milieu de la Grande Dépression, les Harlem Globetrotters maintiennent le cap. Mieux, Abe Saperstein est obligé de mettre sur pied une seconde équipe pour assurer l’ensemble des demandes de matchs. En parallèle, il monte même une autre formation de barnstorming – cette fois-ci composée de joueurs blancs – gérée par un de ses frères. Ces New York Nationals suivent le même itinéraire que les Trotters, avec quelques semaines de décalage. L’aventure ne va pas durer malgré un bon bilan, les Nationals n’attirant pas autant les foules que le produit phare de Saperstein.

Abe Saperstein en veut plus

Au milieu des tournées, Abe Saperstein trouve son âme sœur en Sylvia Franklin, qu’il épouse quelques années plus tard. Son beau-père lui conseille de se mettre plus en avant, et les jerseys de l’équipe bénéficient d’un flocage supplémentaire pour mentionner le nom Saperstein, bien qu’il ne soit toujours pas propriétaire de l’équipe. Ce n’est qu’une question de temps et surtout une étape vers sa prise de contrôle complète des Globetrotters. La crise couve.

Cela n’entrave pas encore l’ambiance au sein de l’effectif et les Trotters poursuivent leur tournée en enchaînant les victoires. Profitant de la dynamique et des difficultés des autres Black Fives dues à la Grande Dépression, Saperstein se sent pousser des ailes. Dans sa pondération habituelle, il remet en cause le titre de Colored Basketball World’s Champions des New York Renaissance. Ce qui en touche une sans faire bouger l’autre chez tous les joueurs des Rens. Pour le moment. Mais l’ouvrir comme cela permet à Abe de faire monter la sauce et de créer de toute pièce une rivalité bonne pour sa publicité, insistant sur le fait que les Rens ne veulent pas se frotter aux Trotters. Sous-entendant ainsi qu’ils ont peur. Peu probable tant l’écart de niveau semble à cette époque largement en faveur du Black Five de Harlem, du moins selon la presse new-yorkaise et chicagoane. Peu importe, tant que ça mord dans le Midwest où tourne son équipe, Abe est content.

Mais ses rêves de grandeur finissent par avoir un impact. Pas tellement avec les Rens, toujours silencieux, mais au sein de l’équipe. Après une défaite 38-33 contre les Golden Bobcats dans le Montana le 17 février 1934, Abe Saperstein décide que les règles ont désormais changé. Finies les recettes partagées entre tous. À compter de ce jour, les joueurs touchent 7,5 dollars par match, le reste est pour lui. Il est le propriétaire. Délire mégalomane ou décision logique tant son business prend de l’importance (en plus des Harlem Globetrotters, Saperstein gère de nombreuses autres écuries à cette époque) ? Coup de tête ou réflexion longuement mûrie ? Difficile comme souvent de savoir avec Saperstein. Forcément, le changement ne glisse pas comme papa dans maman et plusieurs joueurs – Runt Pullins en tête – refusent. Selon ce dernier, sa paie avoisinait 40 dollars pour chaque représentation. Le recul est donc énorme. Sans oublier le fait de ne plus être partenaire mais simple employé. Mais Abe refuse de revenir sur sa décision si bien qu’au beau milieu de la tournée, l’équipe se sépare. Seuls restent Inman Jackson et Razor Frazier. Le reste du trip est annulé, retour à Chicago pour le reliquat de la troupe.

Premières difficultés, premières critiques

Le nouveau boss n’a pas le temps de gamberger. Il remet vite sur pied une équipe en s’appuyant sur ses contacts. Surtout, il assure le service après-vente. Non, ce ne sont pas les joueurs qui sont partis, c’est lui qui les a mis à la porte car ils ne respectaient pas l’organisation. Avec cette communication, le message envoyé est clair. Il est non seulement le boss, mais également la star et la figure médiatique des Globetrotters.

Cette expérience de rupture avec Pullins lui servira à d’autres reprises par la suite, quand différents départs surviendront au sein des Trotters. Heureusement pour Abe Saperstein, la nouvelle troupe trouve rapidement son rythme de croisière. Ni vu ni connu, la première crise est passée et son influence n’en sort que renforcée. En effet, au lieu de couler les Globetrotters, cette rupture leur permet finalement de progresser, à l’instar des recettes aux guichets. En partie car le divertissement et le show prennent de plus en plus de place dans leur jeu. Ce qui attire les foules.

Le show en étant pro

Quelques mois après cette première crise, Abe se trouve dans le collimateur de l’Amateur Athletic Union de l’Oregon. Alors qu’il organise la première tournée de Trotters dans le coin, il se heurte au règlement de l’AAU. Certes, il ne diffère pas des autres coins du pays, mais on semble un peu plus regardant sur le cadre amateur dans l’État du castor. Et comme Saperstein pour sa part n’est pas du genre à s’ennuyer avec le respect des règles, ce qui devait être une grande avancée pour les Globetrotters tourne au fiasco.

Si l’AAU ne veut pas des siens, alors Abe Saperstein se passera de cette organisation. Il entraîne alors les Trotters vers toujours plus de show et assume le professionnalisme de l’équipe. De là débutent les critiques – qui reviennent régulièrement dans leur histoire – sur l’image qu’ils renvoient. Les comédies mises en place pour divertir le public s’apparentent de plus en plus au minstrel show. Et le fait qu’un blanc dirige une troupe d’Afro-américains n’arrange pas la comparaison. Surtout quand les joueurs s’appuient sur les stéréotypes en lien avec leur communauté. Mais qu’est-ce qui fait rire les gens – majoritairement blancs – qui assistent à ce spectacle ? Les caricatures présentées par les Afro-américains ? Ou leurs adversaires caucasiens tournés au ridicule ?

Abe Saperstein, superstar complexe

Comme souvent en regardant le parcours d’Abe Saperstein, l’ambiguïté domine. Que ce soit par simple réflexion financière ou par racisme, ses choix divisent, surtout avec le recul des décennies écoulées. Une chose est sûre, son rôle dans l’ajout massif de gags caricaturant les Afro-américains est indiscutable. Et cela fait forcément tâche lorsqu’on réalise le bilan de son œuvre.

Surtout que par la suite, il se distance petit à petit des joueurs à mesure que sa stature de businessman grandit. Il veut être la star. Celui vers qui se tournent les projecteurs. Celui qui bénéficie de la renommée des Globetrotters. Son empire s’étend, son égo aussi. Pourtant, le portrait qui ne semble pas toujours glorieux est plus nuancé quand on évoque sa relation avec Inman Jackson. Le pivot qui n’a pas quitté le navire lors des crises est un proche. Les deux hommes se vouent un énorme respect, probablement renforcé par ces kilomètres passés sur les routes, ces nuits dans les hôtels miteux – ils partageaient régulièrement leur chambre, voire leur lit quand les conditions l’imposaient. Preuve une fois de plus de la complexité de l’homme Saperstein, mégalo propriétaire d’une troupe d’Afro-américains mais également pionnier qui a mis un Black Five sur le devant de la scène en s’attachant à des hommes malgré les différences dans une époque marquée par la ségrégation.

Avec son style, Abe Saperstein a pris de force le contrôle des Harlem Globetrotters. Une crise qui aurait pu couler l’équipe mais qui finalement lui permet d’avoir les coudées franches pour définir désormais leur destinée. Qu’il voit forcément grandiose étant donnée son ambition et son besoin d’être dans la lumière. Quitte à oublier parfois d’où il vient.

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