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La saga Abe Saperstein – Part 4 : le déclin et les ennuis de santé

Abe Saperstein, l'homme ui a façonné les Harlem Globetrotters

Abe Saperstein a franchi les échelons au point de devenir le boss du basketball américain avec les Harlem Globetrotters. Voici la quatrième et dernière partie de son histoire, lorsque les Trotters amorcent leur déclin.

Source image : Youtube

Ils étaient grands, athlétiques et afro-américains. Lui, petit, gros et blanc. Comment faire plus opposés que les Harlem Globetrotters et leur propriétaire, Abe Saperstein ? Pourtant, cet ensemble d’antagonismes, de différences a abouti à une réussite exceptionnelle, qui rythme encore la planète basket au son de Sweet Georgia Brown. Pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire, ce succès est celui de ce petit homme rond à la langue bien pendue qui a mis sur pied l’un des plus grands shows de l’histoire.

L’empire sportif d’Abe Saperstein – qui repose en grande partie sur les Harlem Globetrotters – est au sommet. Il s’affiche de partout et personne ne semble en mesure de mettre à mal sa popularité. Pas même la nouvellement intégrée NBA. Pour autant, cette ouverture et l’attitude de Saperstein finissent par remettre en cause l’équilibre du royaume d’Abe.

Hollywood Globetrotters

En parallèle de la remise en question de son monopole sur les joueurs afro-américains, le business se poursuit. Les tournées d’un côté, le cinéma de l’autre. Alors qu’il voyait la NBA remettre en cause son statut, Abe Saperstein a signé un deal pour vendre les droits de l’histoire des Trotters afin de l’adapter sur grand écran. Dans sa poche, 10% des recettes liées au film. Comme à partir de sa sortie en octobre 1951 le film cartonne autant que les matchs des Globetrotters, le magnat est gagnant sur tous les fronts. Saperstein et les siens sont de partout. Au cinéma, à la télé, sur les parquets, dans les journaux. Aux États-Unis, à l’étranger.

Leur statut dépasse largement l’univers du sport et Abe Saperstein traite directement avec le département d’État pour organiser ses déplacements. Il côtoie des ambassadeurs, des hommes politiques, des stars de toutes les nationalités. Mais à mesure qu’il vit sa meilleure vie au milieu de tout ce beau monde, les tensions avec son vestiaire s’accentuent. Certains cadres quittent le navire. Forcément, difficile d’avoir du temps à consacrer aux joueurs quand on doit s’occuper des mondanités.

Un fossé qui se creuse entre Abe Saperstein et ses joueurs…

Il apparaît toujours plus déconnecté de leur réalité. Alors qu’il s’affiche dans le luxe, il refuse d’augmenter ses gars sous prétexte qu’un Noir n’a pas besoin d’autant d’argent qu’un Blanc (NDLR : propos dirigés à et rapportés par Marquis Haynes). Et ce n’est pas le nouveau film en tournage en lien avec les Harlem Globetrotters (Go, Man, Go, avec Sidney Poitier) qui va le faire redescendre de son petit nuage.

Ce changement, le monde extérieur ne le voit pas. Abe reste jovial, beau parleur. Ses idées et son travail font toujours mouche. Mais au sein de l’institution Globetrotters, les joueurs constatent la sombre évolution de leur boss. Plus distant, plus froid, moins respectueux. Seul son succès médiatique et financier semble l’intéresser.

Lors des tournées dans le Sud, alors que certains attendent des gestes forts de sa part, il se plie aux exigences ségrégationnistes des lois Jim Crow. Les Globetrotters jouent en double. Une première fois face à une équipe blanche, devant une foule blanche. La seconde contre et devant des Afro-américains. Pire, alors que le logement est difficile et médiocre pour les Trotters, les équipes blanches qui tournent avec eux se mettent bien, à la demande de Saperstein. Dernier bonus, il semblerait même que les joueurs de ces équipes soient mieux payés que les Globetrotters eux-mêmes. L’ardoise commence à être chargée.

…jusqu’à la déconnexion

Cette attitude lui vaut une perte de respect de la part de ses joueurs. Mais aussi des échecs au moment d’apporter du sang neuf. Chuck Cooper et Earl Lloyd reconnaissent que cela a joué dans leur décision de rejoindre la NBA plutôt que de s’engager sur le long terme avec les Globetrotters. Clarence “Big House” Gaines, coach à l’université historiquement noire de Winston-Salem se rappelle même avoir déchiré plus d’un contrat envoyé par Saperstein à certains de ses joueurs :

Il les traitait plus ou moins comme des animaux. Il ne les payait pas beaucoup, ne leur donnait pas d’argent pour les repas. C’était une vie difficile.

Pourtant, Abe Saperstein avait les moyens d’attirer les gros poissons. Il l’a même réussi avec Wilt Chamberlain pour une saison, avant qu’il soit éligible pour rejoindre la NBA. Mais quelques années plus tôt, il s’est cassé les dents sur un autre pivot légendaire, Bill Russell. Pour convaincre Russell de rejoindre l’aventure, les arguments emplis de stéréotypes avancés par Saperstein ne font pas mouche. Il faut dire que Russ n’est pas le premier venu en matière de positionnement sur les droits civiques. Et il représente bien cette nouvelle génération à laquelle Abe va se heurter à partir du milieu des fifties. Des gars qui disposent de plus d’opportunités. Qui demandent plus d’argent, vu qu’ils peuvent faire jouer la concurrence. Et qui attendent plus de respect.

Par conséquent, ce sont de plus en plus des seconds couteaux qui grossissent les rangs des Harlem Globetrotters. Rien de dramatique tant le statut de l’équipe repose désormais autant sur le jeu d’acteur que celui de basketteur de ses membres. Les émissions et shows télé rythment leur quotidien, et sur les terrains il faut faire le spectacle, mettre en application les tricks, plutôt que d’être réellement compétitifs. Alors certes, ils gagnent encore, mais les records ne tombent plus, comme si chaque saison n’était maintenant plus qu’une copie de la précédente.

Abe Saperstein fatigue…

Abe lui aussi n’est plus aussi combatif qu’avant, mais pour d’autres raisons. Sa santé décline. Après une première alerte en 1959 – complications suite à une intervention chirurgicale de routine – les médecins le préviennent : il faut lever le pied. Une expression inconnue dans le langage Saperstein qui poursuit son œuvre sans se ménager, s’offrant rarement plus d’un jour sans boulot par année – pour Yom Kippour.

Son cœur a beau lui lancer des signaux d’alarme, Abe Saperstein continue de faire la sourde oreille. Malgré les prescriptions médicales, sa santé ne s’améliore pas. Normal, ce n’est pas tout d’avoir une ordonnance, il faut aussi la lire et prendre les cachets notés dessus. Ce qu’il ne fait pas, ou qu’à moitié quand il daigne y penser. Si le sourire est toujours présent sur son visage, il ne renvoie plus le même éclat. La faute à un teint de plus en plus blafard. Fort logiquement, de tels soucis n’améliorent pas son implication auprès des joueurs qu’il traite de plus en plus froidement. Pire, il ne s’adresse plus jamais directement à eux.

… et le paie le prix fort

En 1965, de retour d’une tournée de quelques mois entre Europe et Asie, il doit se rendre à l’évidence : sans un minimum de repos, il va y passer. Il se retire donc quelque temps pour aller pêcher, emmenant avec lui son fidèle ami Inman Jackson. Bien loin de son attitude paternaliste ou condescendance avec ses autres joueurs, Abe Saperstein partage une relation forte avec l’homme qui a essuyé les crises à ses côtés. Celui qui a toujours été présent ou presque au sein des Globetrotters. Qui dans cette épreuve lui accorde encore son soutien.

Alors qu’il semble enfin se porter légèrement mieux, il doit se faire opérer de la prostate le 11 mars 1966. Une quinte de toux lors de la préparation de l’intervention entraîne une crise cardiaque dont il ne se remet pas. Il meurt à l’hôpital le 15 mars. Le spectacle est terminé, pour celui qui est né un 4 juillet et enterré pour la St. Patrick, comme s’il fallait toujours que son histoire se mêle aux événements.

Quelle image garder d’Abe Saperstein ? Chez les anciens Globetrotters, elle n’est pas reluisante. Entre ceux dont il s’est séparé, ceux qui estiment qu’ils n’ont pas été assez payés pendant que lui s’enrichissait sur leur dos, beaucoup de rancœur persiste envers celui qu’ils considèrent comme un tyran. Pour l’univers du sport, il est l’un de ceux qui ont bousculé les codes pour apporter une vision différente, un spectacle jamais imaginé avant. Il a tenu le basketball professionnel, loin des ligues d’abord puis en soutien de celles-ci lorsqu’elles galèraient financièrement quand son royaume était au sommet. Finalement, c’est grâce aux exploits des Trotters associés à ses qualités de communicant que les Afro-américains ont fini par être reconnus comme des ballers de talents qui avaient leur place en NBA. Même si ce n’était pas son but.

Malgré les moqueries sur son physique, Abe Saperstein a tracé sa route grâce à son ambition, son travail acharné mais surtout ses qualités relationnelles. Jusqu’à devenir le plus petit membre masculin du Hall of Fame (un mètre soixante) depuis son intronisation en 1971. Commercial et communicant de génie, il n’a jamais hésité à dépasser les limites. En parlant trop ou en s’affranchissant des barrières supposées. Ni le froid, ni les frontières, ni les langues n’ont eu raison de sa volonté et de sa capacité à vendre un match de basket. 

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