Dossier : quand les franchises NBA deviennent des actifs financiers
Le 26 août 2026 à 19:24 par Nicolas Meichel

Depuis mi-août, deux franchises NBA – Lakers et Wolves – ont changé de propriétaire pour la deuxième fois en un peu plus d’un an seulement. Au total, une dizaine d’équipes de la Grande Ligue ont un nouveau proprio depuis 2020. Comment expliquer cette nouvelle tendance ? Et représente-t-elle une menace pour la NBA ?
Pendant plus de quatre décennies, les Los Angeles Lakers étaient la propriété de la famille Buss. Le légendaire Jerry Buss avait racheté la franchise en 1979, puis sa fille Jeanie lui a succédé en 2013 suite à son décès. Fast forward en juin 2025 : les Lakers sont vendus à Mark Walter (milliardaire alors propriétaire des Los Angeles Dodgers en MLB) pour 10 milliards de dollars. Un tournant dans l’histoire de la mythique franchise californienne. Mais ce nouveau chapitre va très vite se refermer : en août 2026, Walter revend les Lakers pour une somme record de 12,5 milliards à Josh Kushner et Bob Iger. La nouvelle fait l’effet d’une bombe dans le paysage des sports US.
Quelques jours plus tard, c’est au tour de Marc Lore – propriétaire des Minnesota Timberwolves – de revendre ses parts à Marc Stad pour 4,5 milliards de dollars, alors qu’il avait finalisé le rachat de la franchise du Minnesota en juin 2025 (après un processus long et houleux de quatre ans), aux côtés de son associé Alex Rodriguez pour 1,5 milliard. L’ancien proprio Glen Taylor était aux commandes des Wolves pendant 31 ans, son successeur pendant quatorze mois.
Si Mark Walter et Marc Lore ont chacun leurs propres raisons derrière le choix de revendre leur franchise, le premier ayant besoin de fonds alors qu’il est visé par une enquête fédérale pour fraude aux prêts financiers, tandis que le second souhaite se concentrer sur d’autres obligations (son entreprise Wonder veut entrer en bourse), ces reventes express sont dans la continuité de ce qu’on voit depuis 2020.
The NBA has had 13 control sales since 2019. That’s 13 times a team has been sold and changed control owners. That blows away the NFL (3) and MLB (5).
Lakers appreciated 25% in a year. Timberwolves tripled in value in 5 years. NBA record price nearly sextupled in 7 years. pic.twitter.com/NIJQyq7EfC
— Mike Vorkunov (@MikeVorkunov) August 24, 2026
Une dizaine de franchises NBA ont en effet changé de propriétaire depuis le début de la décennie. Un tiers de la Ligue, ce qui est assez énorme en l’espace de seulement six ans. Ce qui est énorme aussi, ce sont les bénéfices réalisés en un temps record : Mark Walter a amassé deux milliards de dollars en un an à la tête des Lakers (!!), tandis que Marc Lore a profité de l’augmentation rapide de la valeur des Wolves – à savoir + 3 milliards en cinq ans – pour bien remplir son compte en banque.
Les franchises NBA, un business florissant
Historiquement, l’idée qu’on se fait d’un propriétaire de franchise NBA ou d’une franchise de n’importe quel sport US professionnel, c’est celle d’un milliardaire qui achète une équipe, la garde pendant de nombreuses années voire même des décennies, et est prêt à faire tout ce qu’il faut – surtout dépenser de l’argent – pour l’emmener au sommet. Quelques noms qui ont marqué la NBA d’avant ou d’aujourd’hui : Jerry Buss (Lakers), Mark Cuban (Mavericks), Joe Lacob (Warriors), Micky Arison (Heat) ou encore Steve Ballmer (Clippers).
Une vision sans aucun doute romancée et qui ne correspond pas à tous les proprios ayant investi un jour dans une équipe NBA (coucou Donald Sterling), mais les grandes figures qu’on cite juste au-dessus partagent ces points communs : passion, ambition, et moyens financiers pour remplir des objectifs sportifs.
Dans la NBA des années 2020, cette vision est plus que jamais challengée à travers les récents événements.
EXCLUSIVE: NBA owners are « stunned » by Mark Walter’s decision to sell the Lakers for $12.5B, less than a year after buying a controlling stake.
Multiple sources tell FOS they believe that a federal investigation into Walter may have triggered the unprecedented, no-auction sale.
— Front Office Sports (@FOS) August 12, 2026
Quand on voit une même franchise NBA qui change de mains à plusieurs reprises en l’espace d’un an, et autant d’équipes qui ont été vendues ces dernières années, on ne peut que s’interroger sur le pourquoi du comment. Au centre de toutes ces transactions, il y a une réalité incontournable : détenir une franchise NBA est l’un des meilleurs moyens pour amasser des milliards en peu de temps.
Comme on peut le voir dans le cas des Lakers et des Wolves, la valeur des franchises augmente à vitesse grand V, et cela n’est même pas dépendant des résultats sportifs (même si gagner, ça aide). D’après le classement Forbes de 2025 : les Chicago Bulls ont vu leur valeur augmenter de 20% en un an alors qu’ils sont abonnés au ventre mou de la NBA, les Washington Wizards et le Utah Jazz – cancres de la Ligue – ont gagné environ 15%, et les deux équipes les moins valorisées de la Ligue – New Orleans Pelicans et Memphis Grizzlies – ont également pris 16% en valeur. De quoi s’assurer une potentielle plus-value XXL, bien que certaines équipes (notamment dans les petits marchés) puissent perdre de l’argent d’une année sur l’autre quand les coûts de fonctionnement (salaires des joueurs, luxury tax…) surpassent les rentrées d’argent (billetterie, droits TV locaux…).
Tout ça pour dire que l‘augmentation de la valeur des franchises NBA est avant tout basée sur des piliers qui sont à analyser à l’échelle de la Ligue elle-même :
- droits télévisés colossaux : contrat de 76 milliards sur 11 ans signé en 2024 avec ESPN/ABC, NBC et son partenaire streaming Peacock, ainsi qu’Amazon Prime Video) ;
- une compétition fermée où évoluent les 30 mêmes équipes chaque année sans risque de relégation ;
- de nouvelles sources de revenus grâce aux partenariats avec les plateformes de paris sportifs, autorisés depuis 2018 ;
- une fanbase qui s’étend au monde entier et qui consomme des produits dérivés NBA ;
- des superstars qui représentent la NBA jusqu’à dépasser le cadre du sport.
Bref, autant d’éléments qui font de la Grande Ligue une machine à faire du profit année après année.
Autre facteur très intéressant mentionné notamment par le journaliste d’investigation Pablo Torre : la place que prend le sport à l’ère de l’intelligence artificielle, et surtout le potentiel financier que cela représente :
« Nous vivons à une époque où les interactions humaines directes sont plus rares, et par conséquent, plus précieuses que jamais. Car nous sommes tous, chacun à notre manière, absorbés par nos machines. Donc, pendant que l’IA se développe et prend le contrôle de tout, quel domaine ne peut-elle pas bouleverser ? Le sport, en tout cas si l’on en croit la thèse avancée par Thrive Eternal / Josh Kushner (nouveau proprio des Lakers). »
Certains des plus gros businessmen voient donc les franchises NBA comme une très bonne opportunité… business, sans forcément être fan de basket à la base, ou vouloir détenir l’équipe de la ville où ils ont grandi ou dans laquelle ils vivent. C’est encore plus le cas dans un contexte économique / géopolitique / social fragile, voire même parfois inquiétant.
Le « private equity », nouvel acteur clé
À l’été 2025, les mythiques Boston Celtics – champions NBA l’année précédente – ont été vendus par le propriétaire Wyc Grousbeck (qui était en place depuis 2002) à un certain Bill Chisholm pour un montant record de 6,1 milliards de dollars (depuis dépassé par les Lakers). Chisholm, qui a fait fortune dans le business du capital-investissement aka « private equity » (retenez bien ce terme), était à la tête d’un groupe d’investisseurs incluant également Sixth Street, une société de capital-investissement qui a mis plus d’un milliard de billets verts sur la table pour aider à conclure la transaction.
Si on vous mentionne cet exemple, c’est pour illustrer une tendance dans la tendance : l’univers du capital-investissement intègre de plus en plus celui du sport business et notamment la NBA, alors que le coût de rachat moyen d’une franchise est de plus en plus élevé et qu’il est donc de plus en plus difficile pour un seul homme de racheter les parts d’une équipe.
L’influence grandissante du « private equity » s’explique notamment par les faits suivants : en 2020, les propriétaires NBA ont voté pour autoriser l’entrée de fonds d’investissement dans le capital des franchises, un an après la MLB (baseball) qui a été la première ligue sportive américaine à le faire. Deux années plus tard, la NBA s’est ouverte à d’autres investissements provenant de fonds de pension et de fonds souverains. Fin 2025, la NBA a modifié l’une de ses règles de base en autorisant un même fonds d’investissement à entrer dans le capital de huit franchises maximum, contre cinq précédemment.
Au milieu de tout ça, une règle stricte : ces nouveaux acteurs ne peuvent pas être propriétaire majoritaire d’une franchise, seulement un partenaire limité à 20% du capital (30% en tout), et ne doivent pas posséder le moindre pouvoir de décision.

Source : CNBC (via Sportico et Forbes)
D’après une analyse de Front Office Sports datant d’octobre 2025, huit franchises NBA sur 30 possèdent une société de capital-investissement parmi leurs actionnaires : Celtics (Sixth Street, 12,5%), Spurs (Sixth Street, 20%), Hawks (Dyal HomeCourt Partners, 6%), Wolves (Dyal HomeCourt Partners, pourcentage non connu), Hornets (Dyal HomeCourt Partners, pourcentage non connu), Warriors (Arctos Partners, 5%), Kings (Arctos Partners, 17%) et Jazz (Arctos Partners, pourcentage non connu).
Plus globalement, près de deux franchises sur trois sont liées de près ou de loin à l’univers du capital-investissement, dans lequel de nombreux propriétaires NBA actuels ont fait fortune. Et cela pourrait encore augmenter dans les mois / années à venir.
« Le sport est probablement le seul secteur qui affiche actuellement des performances supérieures, si l’on se base sur les rendements garantis. Ces rendements sont incroyables par rapport à ceux observés dans tous les autres secteurs. Les gestionnaires de fonds de capital-investissement qui rencontrent des difficultés en dehors du secteur du sport vont donc probablement commencer à s’y intéresser de plus près. » – Tom Conaghan, du cabinet McDermott Will & Schulte (via Sports Business Journal)
Une dynamique dangereuse pour la NBA ?
« Why does everyone hate private equity ? », « The Dark Side of Private Equity », « Private Equity and the Death of the American Dream », « Private equity is ruining America ».
Il suffit de faire quelques recherches sur Google pour comprendre rapidement que l’univers du capital-investissement possède une mauvaise réputation aux États-Unis. D’où provient-elle ? Avant de creuser cette question, voici la définition du capital-investissement selon l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) : « Investissement qui consiste à prendre une participation (acheter des parts de capital) dans des sociétés non cotées en bourse afin de financer leur démarrage ou leur développement ».
L’objectif, évidemment, est de faire du profit en l’espace de quelques années pour ensuite revendre les parts afin d’obtenir une plus-value. Là où ça pose problème aux yeux de beaucoup, c’est quand cette recherche du « profit à tout prix » se traduit au sein de la société concernée par : une réduction drastique des coûts sur le court terme, une réduction des effectifs et donc des pertes d’emploi, une baisse de la qualité des produits ou des services, l’impact négatif sur la culture de l’entreprise…
Tom Dundon : le propriétaire des Blazers qui enchaîne les décisions « radines »
Justifiée ou pas, cette mauvaise réputation nous force à nous interroger sur les conséquences que cela peut avoir en NBA à différents niveaux. Pour les fans d’abord : hausse du prix des billets pour aller voir un match, hausse du prix des produits dérivés… Mais aussi et surtout au sein du fonctionnement même d’une franchise.
Certes, en théorie, les sociétés de capital-investissement qui se retrouvent aujourd’hui dans le capital de plusieurs franchises NBA n’ont pas le pouvoir de prendre des décisions étant donné qu’elles sont des actionnaires minoritaires. Mais on peut se demander à quel point elles peuvent avoir de l’influence sur les propriétaires et leur stratégie au sein de l’organisation.
« Aujourd’hui, qui rachète les équipes ? Des entités, des investisseurs institutionnels, qui les considèrent comme un actif à monétiser, car cela peut leur rapporter de l’argent.
Et on en est qu’au début car avant que cela ne soit autorisé (à partir de 2019, ndlr.), on avait conscience que c’était problématique : ces entités doivent être encadrées car il ne s’agit pas d’individus dont la principale motivation serait leur passion pour le sport. Leur motivation, c’est le profit. » – Pablo Torre
Selon les équipes, selon le niveau d’investissement en « private equity », selon la vision du propriétaire en place, ladite stratégie peut évidemment beaucoup varier. Le nouveau proprio des Celtics Bill Chisholm – originaire de la région de Boston – assure qu’il est « prêt à tout » pour gagner des titres (même trader Jaylen Brown… oups). Il faut savoir aussi que l’arrivée de ces nouveaux investisseurs, mauvaise réputation ou pas, apportent des fonds importants aux franchises NBA (qui peuvent aider par exemple à la construction d’une nouvelle salle).
Mais dans le cas où l’objectif principal est financier, quelle place possède vraiment l’aspect sportif ? Si réaliser des économies et optimiser financièrement la franchise devient prioritaire, mais que payer cher des joueurs pour être compétitif sportivement va à l’encontre de ça, où va-t-on réellement ? Les deux aspects – financiers et sportifs – peuvent-ils d’une certaine manière coexister ?
Mark Cuban, ancien propriétaire des Dallas Mavericks de 2000 à 2023, déclarait il y a quelques mois que les seules années où il a vraiment fait du profit avec sa franchise, c’était quand « son équipe était nulle car la masse salariale des joueurs était minime ». De quoi laisser songeur. Cuban regrette aussi l’influence grandissante du « private equity » en NBA.
« Quand on parle des sociétés de capital-investissement, comme par exemple celle qui a aidé au rachat des Celtics, ils veulent simplement voir un retour sur investissement. Ils essayent simplement de faire grimper la valeur de la franchise. Ce n’est pas comme lorsque je suis arrivé (en 2000, ndlr.) ou même quand je suis parti (en 2023, ndlr.), ou c’était tout pour les fans, fans, fans. »
Mark Cuban tells FOS that NBA ownership has changed a lot since he bought the Mavs, back when owners « loved the game » and « were more connected to the players. »
Cuban says NBA teams today are owned by private equity guys who run them « much more like a business than a passion. » pic.twitter.com/bjnT2y9Pjx
— Front Office Sports (@FOS) May 29, 2026
En résumé, nous vivons dans une ère où :
- il n’y a jamais eu autant de ventes de franchises en si peu de temps ;
- plusieurs propriétaires historiques ont vendu leur franchise pour récupérer de gros gains grâce à la hausse sensible de la valeur des équipes ;
- la NBA a eu besoin de s’ouvrir aux fonds d’investissement pour accompagner cette hausse et injecter de nouveaux capitaux à travers la Ligue ;
- des investisseurs institutionnels gagnent en influence, pouvant investir dans plusieurs franchises à la fois (quid des conflits d’intérêts ?) ;
- les franchises NBA sont perçues de plus en plus comme un actif pouvant rapporter de l’argent, avant toute considération sportive ou envers les fans ;
- le CBA de la Ligue pénalise plus que jamais les équipes les plus dépensières (le second apron, ça vous dit quelque chose ?).
Au milieu de cette dynamique, ce qui fait l’essence même du sport et de la NBA – en tout cas l’idée qu’on s’en fait – semble directement menacé : la construction d’un vrai projet sportif sur la durée, l’ambition d’être le plus compétitif possible sur les parquets, le lien entre la communauté de fans et son équipe, le développement d’une culture de franchise avec des valeurs autres que le sacro-saint dollar. De quoi s’inquiéter.
« Le danger est simple : combien de temps faudra-t-il avant que les équipes que nous aimons ne deviennent des pions entre les mains des élites ? » – Frederick Okocha, The Big Market Watch / Lakers Watch
Quelque part, on y est déjà…
