LeBron, Giannis et marchés prédictifs : la NBA joue-t-elle avec le feu ?
Le 10 sept. 2026 à 10:27 par Nicolas Meichel

Businessman aguerri et athlète superstar aux multiples partenariats, LeBron James a annoncé ces derniers jours son association avec Polymarket, plateforme de marchés prédictifs. Une nouvelle collaboration pas exempte de critiques et qui pose la question du conflit d’intérêts. De quoi s’interroger sur les risques pour l’intégrité même de la NBA ?
On connaît tous les plateformes de paris sportifs traditionnelles, où il est possible de parier sur le résultat d’un match ou sur des performances de joueurs en mettant une certaine somme sur une cote donnée par le bookmaker. Les plateformes de marchés prédictifs, quant à elles, sont généralement moins connues car plus récentes dans l’univers du sport.
En pleine expansion ces dernières années, leur fonctionnement est le suivant (en gros) : un utilisateur va acheter et vendre des « contrats » selon une valeur liée à la réalisation d’un événement (sportif, politique…). Cette valeur, qui reflète de manière implicite les probabilités que l’événement en question se réalise, fluctue continuellement entre 0 et 1 dollar selon les transactions qui se font sur le marché.
Parmi ces plateformes, il y a Polymarket, géant du secteur qui a été fondé en 2020. Polymarket possède plusieurs partenariats d’ampleur dans le milieu sportif, notamment avec la MLB (ligue de baseball professionnelle), la NHL (ligue de hockey), les célèbres New York Yankees (franchise MLB), La Liga (ligue espagnole de foot) et donc… LeBron.
Step inside Polymarket HQ.
Somebody get the ice bath ready for @EliManning after that tackle. 🧊🤣🏈
In partnership with Polymarket pic.twitter.com/xfv1nr6OOb
— LeBron James (@KingJames) September 8, 2026
LeBron James était associé depuis 2024 à DraftKings, plateforme de paris sportifs, pour laquelle il donnait notamment ses pronostics pour les matchs de NFL (ligue de football américain). Son contrat ayant expiré récemment, James s’est donc tourné vers Polymarket, et ce nouveau partenariat devrait une nouvelle fois être centré sur le foot américain, si l’on en croit Front Office Sports.
Pour rappel, que ce soit avec les plateformes de paris sportifs ou celles de marchés prédictifs, la NBA interdit à ses joueurs de parier sur les événements de sa propre ligue, mais ils peuvent parier sur d’autres sports. Le CBA de la NBA (accord collectif entre la Ligue et les joueurs) indique également que l’investissement dans une société de paris sportifs / marchés prédictifs doit être inférieur à 1%.
Tout cela s’inscrit dans un contexte bien particulier : la NBA a étendu son partenariat avec plusieurs bookmakers (FanDuel, DraftKings…) en 2021, soit trois ans après que la Cour Suprême des États-Unis a ouvert la porte à la légalisation des paris sportifs dans les différents États. Et alors que les marchés prédictifs sont aujourd’hui en plein essor, la NBA pourrait prochainement signer un partenariat avec Polymarket et Kalshi, marchant ainsi dans les traces d’autres ligues comme la MLB et la NHL.
LeBron x Polymarket, Giannis x Kalshi, et la question du conflit d’intérêts
LeBron James n’est pas la première superstar NBA à s’associer avec une plateforme de marchés prédictifs. En février dernier, alors qu’il était en plein dans les rumeurs de transfert et que les spéculations sur son avenir atteignait des sommets, Giannis Antetokounmpo annonçait qu’il devenait actionnaire de Kalshi, concurrent direct de Polymarket.
We all on @Kalshi now pic.twitter.com/cCNGxfLWO8
— Giannis Antetokounmpo (@Giannis_An34) February 6, 2026
Giannis comme LeBron ont rapidement été critiqués sur des questions d’ordre moral pour leur choix d’investir dans des plateformes de paris sportifs / marchés prédictifs. Mais ce type de collaboration pose surtout la question du conflit d’intérêts.
Lisez bien cette phrase : Giannis Antetokounmpo et LeBron James sont actionnaires d’une plateforme de marchés prédictifs sur laquelle leur propre avenir est sujet de spéculations, sur laquelle il est possible de miser sur les chances de titre de leur propre équipe, en plus d’autres possibilités de paris dans lesquelles les deux stars sont directement impliquées. Pas besoin d’être un génie pour comprendre en quoi cette proximité peut poser problème :
« Giannis a publiquement laissé les spéculations sur son transfert prendre de l’ampleur, et des millions de dollars ont afflué sur les marchés, les parieurs tentant de deviner où il pourrait aller. Après la deadline, il est resté à Milwaukee et détenait une participation partielle dans la plateforme qui hébergeait ces paris. Ce chevauchement est difficile à ignorer. » – Eric Mintzer, analyste NBA
Que Giannis ait volontairement ou non alimenté les spéculations pour booster les mises sur Kalshi, il ne fait aucun doute qu’il possède l’influence nécessaire pour faire évoluer le marché en temps réel, en fonction des rumeurs et infos le concernant. Et surtout, la réalisation de l’événement en question dépend en grande partie de lui.
Sachez que les spéculations autour d’un transfert d’Antetokounmpo à la trade deadline de février avaient généré plus de… 23 millions de dollars en paris sur Kalshi. À titre de comparaison : cela est monté jusqu’à 43 millions cet été sur Polymarket pour l’identité de la prochaine équipe de LeBron, quand il était agent libre.
🚨JUST IN: The polymarket for LeBron James’ next team to be Philadelphia is 18%
What could possibly stop a LeBron, Embiid, Brown, & Maxey lineup? pic.twitter.com/5gUIewKXMp
— Polymarket Sports (@PolymarketSport) July 3, 2026
Résultat des courses : ce genre de collaboration peut créer des soupçons concernant l’intégrité des joueurs concernés et donc de la Ligue tout entière. Owen Lewis (The Guardian) a parfaitement résumé cette dynamique dangereuse pour la NBA, dans un article publié en février dernier en marge de la trade deadline.
« Chez les fans de la NBA, la perception l’emporte sur la réalité. Chaque fois que Giannis réalise une performance, voire une simple action, qui s’écarte des attentes, cela peut susciter des soupçons quant à savoir s’il cherchait à influencer les cotes de Kalshi. »
Si on s’interroge autant sur les conséquences négatives que peut entraîner ce genre de partenariat, c’est notamment parce que la NBA a été frappée par plusieurs scandales liés aux paris sportifs depuis 2021 : l’affaire Jontay Porter, l’affaire Terry Rozier / Chauncey Billups, ou encore les cas Malik Beasley / Ed Davis. Alors quand on voit des grands noms de la Ligue s’associer directement à des plateformes de marchés prédictifs, on ne peut que craindre le jour où un nouveau scandale éclate, potentiellement beaucoup plus gros.
Autant dire que la Grande Ligue avance sur un terrain glissant…
Et Adam Silver, il en pense quoi ?
Le commissionnaire de la NBA Adam Silver ne s’est pour l’instant pas exprimé sur l’association entre LeBron James et Polymarket, mais il avait déjà été interrogé sur le sujet des marchés prédictifs en février dernier, avec le cas Giannis Antetokounmpo / Kalshi. Sa réponse :
« Nous avons une règle, négociée collectivement avec l’association des joueurs, selon laquelle les joueurs peuvent effectuer ce que j’appellerais des investissements ‘de minimis’ dans des sociétés de paris sportifs, et nous appliquons cette même règle aux marchés de prédiction.
Cela signifie que leur investissement ne peut pas dépasser 1%. Dans le cas de Giannis, d’après ce que j’ai compris, il s’agit d’un investissement infime, bien inférieur à 1%. Cela n’enfreint donc pas les règles négociées collectivement avec le syndicat des joueurs. »
Même si ces investissements sont encadrés à l’échelle de la NBA, on avance dans un contexte où les paris sportifs / marchés prédictifs sont en pleine expansion et où ses dérives potentielles planent donc de plus en plus sur la Ligue.
Il faut savoir que les marchés prédictifs – interdits en France et supervisés au niveau fédéral aux USA par la CFTC (Commodity Futures Trading Commission, chargée de la réglementation des marchés financiers) – sont souvent contestés à cause du manque de régulation qui les entoure.
Plusieurs États US, qui fixent à leur échelle la réglementation applicable aux paris sportifs proposés par les opérateurs traditionnels, estiment que c’est à eux de réguler ces marchés, qu’ils considèrent aujourd’hui comme une forme de paris sportifs illégaux. Cela a résulté en plusieurs batailles juridiques entre les États d’un côté, et la CFTC / marchés prédictifs de l’autre.
« À l’heure actuelle, nous considérons les marchés de prédiction essentiellement de la même manière que nous considérons les marchés des paris sportifs ou les sociétés de paris sportifs » a ajouté Adam Silver.
« La situation évolue vite : les marchés de prédiction se sont imposés récemment comme de véritables plateformes de paris sportifs de masse. À mon sens, la survie de ce modèle, sous sa forme actuelle, finira par être tranchée par les tribunaux et le Congrès. »
Le commissionnaire avait lui-même indiqué, non sans un certain degré d’inquiétude, que la NBA devait trouver le moyen de « mieux maîtriser les activités » se déroulant sur ces marchés.
En avril dernier, la Ligue avait notamment contacté la CFTC pour lui demander de mettre en place des contrôles plus stricts sur des plateformes comme Kalshi et Polymarket. Elle avait aussi demandé une réglementation plus poussée (avec plus de restrictions concernant notamment les joueurs et arbitres), ainsi qu’une « coopération accrue » entre les marchés et les ligues sur les paris louches (pour mieux identifier les cas possibles de délits d’initié). Une manière de « mieux protéger l’intégrité » de la NBA…
… et de préparer le terrain en vue d’une future association avec ces marchés. Comme indiqué plus haut, on se dirige vers un deal qui pourrait dépasser la barre des 300 millions de dollars sur quatre ans (montant du deal entre la MLB et Polymarket) selon de récentes estimations.
Exclusive: The NBA is in active discussions with both Kalshi and Polymarket about a prediction market deal, FOS has learned.
The NBA and NFL have remained the two main holdouts among major pro U.S. sports leagues after MLB and the NHL recently partnered with prediction markets.
— Front Office Sports (@FOS) April 16, 2026
La NBA assure continuellement que l’intégrité de la Ligue est sa plus grande priorité. Mais paradoxalement, elle est proche que jamais des acteurs qui peuvent la menacer.
Espérons qu’elle ne finisse pas par le regretter…
