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“Jordan, la loi du plus fort” : rencontre avec Lucas Saïdi, ce traducteur qui s’est infiltré dans le crâne de MJ

Jordan

Ce n’est pas tous les jours qu’on peut croiser des passionnés, capables de se coltiner une traduction aussi épaisse sur toute une année scolaire.

Il y a des basketteurs qui jouent, des basketteurs qui parlent, des basketteurs qui pensent et des basketteurs qui écrivent. Dans ce dernier groupe, Lucas est plutôt de nature généreuse. Il est récemment venu à bout d’un projet assez costaud : proposer ‘Jordan, la loi du plus fort’, la traduction complète du classique de Sam Smith, ‘The Jordan Rules’. Une pépite de près de 500 pages, rien que ça.

Jordan, la loi du plus fort : disponible ici (infos plus bas)

Sorti en 1992, ce fameux livre retraçant les coulisses de la saison 1990-91 n’avait pas encore eu droit à sa propre édition française. Un petit crime pour la littérature de la balle orange, finalement réglé par ce jeune étudiant qui a affûté ses cross ainsi que sa plume du côté de la Bretagne. Aujourd’hui, c’est en Allemagne qu’il aime varier entre VF et VO. Mais avec nous, c’est sans sous-titres que nous avons pu discuter de cette dernière aventure. Rencontre avec un passionné (et accessoirement fan des Suns), qui a plongé pendant 8 mois dans les profondeurs de Sa Majesté. La bise à John Paxson, évidemment.

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Salut Lucas ! On va commencer par la base : présentation rapide, façon scouting report des Suns. Que fais-tu dans la vie ?

A la base j’écris pour Basket Infos, plus trop parce que j’ai été pas mal pris, mais je continue à faire le podcast l’Echo des Parquets. Bon ça c’est niveau basket, après mon parcours c’est fac d’anglais, master de traduction à l’UBO.

Mais donc, du coup… tout au long de ce projet, tu devais gérer tes études et la traduction de ce livre à la fois ?

Ouais ! En fait à la base, le timing était assez tendu. J’avais contacté Louis de Mareuil à l’époque où il bossait pour les éditions Jacob Duvernet, parce qu’ils avaient sorti la bio sur Tony Parker, Né pour gagner. J’étais donc en contact avec lui, y’avait pas de soucis pour les droits sauf que les éditions ont coulé…

… merde !

Ouais, du coup je me suis dit que je devais en profiter pour reprendre mes études, mais ensuite il a fondé sa propre maison d’édition. Il a sorti quelques bouquins, puis il m’a rappelé et m’a demandé si j’étais toujours partant pour le bouquin sur Jordan. C’était tendu avec les études à côté, mais l’occasion était trop belle. Je pouvais pas passer à côté.

Tu m’étonnes. D’ailleurs, parlons tout de suite du bouquin : “Jordan, la loi du plus fort”, c’est près de 500 pages à dévorer mais avant tout… à traduire. Cela t’a pris combien de temps ?

J’ai commencé… fin-septembre, le temps de gérer toutes les histoires de contrat, de droits, avec une deadline pour le manuscrit qui était fixée fin-mai.

Et beh putain… l’année a dû être bien active.

L’année était bien remplie ouais (rires).

Mais concrètement, au quotidien, comment tu faisais pour t’organiser?

En fait, j’essayais surtout de caler une heure ou deux heures par jour en rentrant, histoire de bosser dessus et d’avancer. T’as ton weekend, tu prends tout ton samedi pour bosser, le dimanche tu reposes un peu, mais j’avais pas mal de chance car j’étais dans un master où y’avait pas mal de coupures. Genre un mois de libre en décembre, ou les cours qui se sont finis assez tôt, du coup j’ai eu un mois et demi pour finir le livre. Si t’arrives pas à gérer niveau orga, tu prends un retard monstrueux assez rapidement…

J’imagine ! D’ailleurs, d’un pur point de vue méthodologie, il y a forcément des principes de traduction à respecter. Dans le livre, on peut lire Jordan qui traite ses coéquipiers de “tapettes” ou le vestiaire des Bulls qui pensait que Cliff Levingston “lui suçait la bite tous les jours”… Tu avais carte blanche sur cet aspect là ?

Ouais, complètement. En fait au début j’avais envoyé un petit sample d’un passage que je trouvais pas mal, et l’éditeur m’a dit ça lui plaisait, la façon dont j’écrivais lui allait. Il m’a donc dit que je pouvais continuer ainsi, après quand j’ai rendu le manuscrit il est passé en relecture, il a été relu, corrigé… Donc il n’y a pas tout ce que j’avais mis dedans à la base, mais globalement c’est très fidèle à ce que j’avais prévu d’écrire au départ. C’était le but aussi, rester fidèle à ce que Sam Smith avait écrit. Si tu fais le truc de manière crue, ça rend le tout plus vrai aussi. Après, les seuls trucs foireux, c’est quand y’a de vraies références américaines genre sur le baseball : si je capte pas au départ, je zappe ou je mets autre chose.

Pendant ces longs mois de traduction, qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans le livre de Sam Smith ? Jordan en tant que personnage, des discordes qui mènent à des déclics, les coulisses de la Ligue dans les années 90 ?

Moi, c’est surtout le fait que ce soit Jordan… avant le Jordan qu’on connaît maintenant. Le mec à 6 titres, qui est imbattable. Le livre commence, putain le gars c’est un loser qui arrive jamais à gagner quoi ! Il met 35 points mais c’est un cancer pour l’équipe, cette dimension-là je la trouve assez phénoménale car 20 ans après on l’a carrément occultée. On n’a plus du tout vu Jordan avec cette image de lui. Et dans le livre il vit avec cette angoisse, celle d’être pris pour un loser, le fait de penser que les merdes ce sont les autres, ou que c’est peut-être lui la merde.

Certains lecteurs vont lire cette page, mais n’oseront pas en dévaler 500. Quel teasing tu pourrais leur envoyer, un détail que t’as apprécié dans le bouquin, pour leur faire sauter le pas ? (Exemple : la veille du match de novembre 1990 contre Denver, des journalistes locaux annonçaient que Jordan allait marquer 100 points…)

C’est plus… un ensemble de trucs. Y’a pas une seule anecdote vraiment marquante, c’est plutôt plein de petites anecdotes marrantes. Genre Bill Cartwright qui est chez le proprio des Mavs (Don Carter), un gars encore plus barré que Mark Cuban à l’époque. Et le gars se met à parler pendant une demi-heure, sur le fait que les free-agents c’est le mal, que les mecs se monnaient comme des putes (rires). Puis il s’arrête de parler, Cartwright il est livide tu vois, et l’autre lui demande s’il trompe sa femme… C’est surtout des trucs que les joueurs se racontent entre eux, et au-delà des joueurs, le fait que ce sont des personnages. Que des fois les mecs veulent juste pas aller à l’entraînement parce qu’ils se sont occupés de leur gosse toute la nuit dernière.

C’est vrai qu’on oublie souvent ce côté-là. Tiens, en parlant de personnages, question baguette magique : si tu pouvais écrire un livre sur n’importe quel joueur, ce serait qui ?

Allen Iverson. J’avais écrit mon mémoire de master sur lui, son côté iconique et en quoi il représentait une évolution de la culture américaine. C’est un personnage qui est très riche, avec lui c’est facile t’as même pas besoin de te faire chier à mettre de l’ordre : son histoire, c’est un film !

J’avoue ! Allez, dernière question. C’est quoi du coup, la suite ? Y’a des projets sur lesquels tu bosses déjà ?

Dans l’immédiat, non. Mais à l’avenir, j’aimerais bien repartir sur d’autres bouquins car y’a pas mal de titres qui me plaisent bien, d’autres beaucoup moins. Sur les retours que j’ai eu, y’a pas mal de lecteurs qui me disent qu’ils ont trouvé ça cool, qu’il devrait y avoir plus de livres en français, qu’ils aimeraient lire tel bouquin mais n’ont pas un assez bon niveau d’anglais : y’a une vraie demande.

Et on compte évidemment sur lui pour nous traduire d’autres oeuvres, comme sur la communauté basket française pour dévaler chaque page. Car il est vrai qu’aujourd’hui, les bouquins sur la balle orange ne courent pas les librairies. C’est donc tout de suite plaisant de tomber sur la traduction d’un classique tel celui de Sam Smith, permettant à chacun de le lire sans avoir à buter sur une barrière de langage quelconque. Les infos pour se le procurer, les voici !

Jordan, la loi du plus fort, traduction de Lucas Saïdi, Mareuil éditions

Maintenant, vous savez ce que vous devez lire pour la rentrée. Une petite fiche de lecture pour fin-septembre, et sans faute sinon c’est deux heures de colle. Ou quarante-huit minutes à défendre sur Jojo.

Source image : TrashTalk


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